lundi 26 janvier 2015

AUSCHWITZ : 27 janvier 1945 - 27 janvier 2015 : Il y a 70 ans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau était libéré par l'Armée Rouge.









  
Depuis 2005, le 27 janvier est devenu la Journée internationale


de commémoration en mémoire des victimes de l'Holocauste,


à l'initiative des Nations unies.




 « Je twisterais les mots s’il fallait les twister /
pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. ».

Jean Ferrat Nuit et brouillard




 UN Rescapé d'Auschwitz




Nuit et Brouillard de Alain Resnais, texte de Jean Cayrol dit par
Michel Bouquet (documentaire camp de concentration) durée 32 min.





NUIT ET BROUILLARD: LE FILM ET LA CHANSON

Nuit et brouillard
 (en allemand Nacht und Nebel, NN) est le nom donné au décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Wilhelm Keitel et qui ordonne la déportation pour tous les ennemis ou opposants du Reich. Par conséquent, toutes les personnes représentant un danger pour la sécurité de l'armée allemande (saboteurs, résistants) seront transférées en Allemagne et disparaîtront dans le secret absolu. Nacht und Nebel fait référence à l'opéra de Wagner L'or du Rhin, dans lequel Alberich, coiffé du casque magique, se change en colonne de fumée et disparaît tandis qu'il chante « Nuit et brouillard, je disparais. »
Le travail d'extermination des peuples inférieurs concernait aussi leur existence passée, et tout document la mentionnant (livre, pièce administrative, photo, œuvre d'art) était détruit de la même manière.

 Le film 
Nuit et brouillard (1955) est aussi le titre d'un film documentaire d'Alain Resnais traitant de ce sujet.
Durée 32 min, texte Jean Cayrol dit par Michel Bouquet, mélange d'archives en noir et blanc et d'images tournées en couleur. Il tire son titre du nom donné aux déportés aux camps d'extermination par les nazis, les NN (Nacht und Nebel), qui semblaient ainsi vouloir jeter l'oubli sur leur sort.
Travail de documentation serein, calme et déterminé, ce film montre tour à tour comment les lieux des camps de concentration ainsi ce que le travail d'extermination pouvaient avoir une allure ordinaire, comment cette extermination était organisée de façon rationnelle et sans état d'âme, en un mot technique, et comment l'état dans lequel ont été conservés les lieux est loin d'indiquer ce qui jadis s'y perpétrait.

Ce film est — dix ans après la fin des hostilités, ce qui assure un certain recul — le premier à poser un jalon contre une éventuelle avancée du négationnisme, ainsi qu'un avertissement sur les risques que présenterait une banalisation, voire le retour en Europe, du racisme ou encore du totalitarisme.





Ce n’est donc pas par hasard que Jean Ferrat, dont le père, d’origine juive (rappelons que le vrai nom de famille de Jean Ferrat est Tenenbaum), avait été déporté, a intititulé sa plus célèbre chanson sur les camps d’extermination

 Nuit et brouillard. Écrite en 1966c’était à l’origine une très dure réponse indirecte à une autre célèbre chanson de Georges Brassens, Les deux oncles. La chanson de Brassens, avec son anarchisme total invitant à oublier le passé et à ne plus tenir compte des tragédies de la guerre, ne pouvait pas être acceptée par le communiste Ferrat, qui, au contraire, insiste sur la nécessité de perpétuer la mémoire coûte que coûte, même au prix d’utiliser une musique à la mode pour que les jeunes générations puissent connaître (ou se souvenir de) la vérité historique : « Je twisterais les mots s’il fallait les twister / pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »En effet, Nuit et brouillard est la chanson de la mémoire, c’est exactement sur le plan musical ce que le film de Resnais avait été sur le plan cinématographique. Cependant, tout cela n’a pas épargné à Jean Ferrat des accusations de « negationnisme » de la part de quelqu’un, car il n’aurait pas utilisé le mot « juif » dans sa chanson (voir cette discussionentre Maïr Waintrater et Jean Ferrat sur le site « L’Arche – Mensuel du judaïsme français). 




Définitions : génocide, holocauste, shoah

Depuis la Seconde Guerre mondiale, on discute des termes les plus justes pour désigner l'extermination des juifs d'Europe par les nazis.

Génocide : Ce mot est entré dans le droit international en 1945 pour désigner «des actes commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel» (article II de la Convention des Nations Unies du 9 décembre 1948). Il s'applique à l'extermination des juifs d'Europe mais aussi des Arméniens, des Cambodgiens et des Tutsis. Le mot a été forgé à partir du grec genos, race, avec le suffixe latin -cide désignant le meurtre.


Solution finale : Cet euphémisme, traduction de l'allemand «Endlösung», a été inventé par les nazis et ne saurait être employé que dans le cadre d'une étude historique.


Hourban : Le terme «Hourban» (ruine en hébreu) est un mot théologique employé pour la destruction du premier et du second Temple.


Holocauste : Le terme «Holocauste» se réfère à un sacrifice religieux par le feu dans la religion judaïque.


Shoah : Le terme biblique «Shoah» désigne une destruction de type naturel ou fatal. Il figure dans la plupart des communications israéliennes. Il a été popularisé par le film Shoah de Claude Lanzmann (9h30, 1985), exclusivement composé de témoignages de survivants des camps.











LES CAMPS NAZIS - PRIMO LEVI "Voi che vivete .." - Pierre Morhange "Berceuse à Auschwitz" - AUSCHWITZ : 27 janvier 1945 - 27 janvier 2015




1933-1945    Les camps nazis

Les nazis ouvrent les premiers camps de concentration 
en 1933, dès leur prise de pouvoir, à l'intention de leurs opposants politiques.  En 1940 apparaissent les ghettos 
et en 1941 les camps d'extermination
Ceux-là sont avant tout destinés aux Juifs...






1941-1945
Les camps nazis et le triangle de la mort


Auschwitz (propos d'un écrivain hongrois)
«Cessez enfin de répéter qu'Auschwitz ne s'explique pas, qu'Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle. Écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n'a pas vraiment d'explication, ce n'est pas le mal, au contraire : c'est le bien.»
Imre Kertész, écrivain hongrois, déporté à Auschwitz en 1944, prix Nobel de Littérature 2002, Kaddis a meg nem született gyermekért (Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas)
Des camps de concentration pour les opposants
Un total de cinq camps sont construits dans les années 1930. Le premier de ces Konzentrazionslager ou KZ est Dachau, aux portes de Munich. Viennent ensuite Orianienburg-Sachsenhausen, Buchenwald, Flossenbürg, Gurs, Ravensbrück (réservé aux femmes) et Mauthausen, en Autriche. En 1939, l'ensemble de ces camps compte 25.000 détenus, essentiellement des opposants politiques.
Les camps sont placés sous l'autorité des SS, la garde prétorienne aux ordres de Heinrich Himmler. Le 10 avril 1934, celui-ci prend aussi le commandement de la sinistre Gestapo (abréviation de Geheime Staatspolizei, police secrète d'État). Par la loi du 25 janvier 1938, l'envoi dans les camps ne relève plus des tribunaux mais de la seule responsabilité des SS eux-mêmes.
Le Reichsfürer des SS Himmler et son adjoint Reinhard Heydrich, chef des services de sécurité vont ainsi constituer un État dans l'État et étendre l'appareil répressif au-delà de l'imaginable, avec bien sûr l'aval de Hitler.
Avec la guerre et la multiplication des actes de résistance, les camps se multiplient dans les territoires occupés et sont transformés en camp de travail forcé. Le 7 décembre 1941, l'ordonnance «Nacht und Nebel» (Nuit et Brouillard) autorise la Gestapo à s'emparer de tout individu accusé d'atteinte à la sûreté de l'État et à le faire disparaître d'une façon ou d'une autre.
Le triangle de la mort
Dans les premiers mois de 1942, la répression change de dimension et surtout se concentre sur les Juifs.
Les nazis ont décidé en effet en novembre 1941 d'exterminer les Juifs européens à défaut de pouvoir les chasser hors du Vieux Continent (le massacre a commencé de façon empirique dès 1940 en Pologne avant de s'intensifier en juin 1941, lors de l'invasion de l'URSS).
Ils aménagent dans ce but un gigantesque ensemble de camps de travail et de camps d'extermination en Pologne méridionale, dans un triangle constitué par Treblinka, Chelmno, Sobibor, Belzec et surtout Auschwitz (aujourd'hui Oswiecim).
Les victimes proviennent de toute l'Europe occupée par les Allemands, soit qu'elles ont été «raflées» dans les pays de l'Ouest dont la France, soit qu'elles ont échappé à la famine dans les ghettos d'Europe centrale ou aux exécutions de masse par les Einsatzgruppen en URSS. Elles sont d'abord internées dans des camps de transit puis transportées par voie ferrée vers les camps de la mort.
Sur place, elles sont triées. D'un côté celles qui sont en état de travailler, de l'autre celles qui n'en sont plus capables. Celles-là sont contraintes de se dévêtir et immédiatement dirigées vers des douches collectives sous prétexte de désinfection. En fait de douches, il s'agit de chambres à gaz où les malheureux périssent en quelques minutes sous l'effet d'un gaz mortel, le Zyklon B. Les cadavres sont ensuite incinérés dans des fours crématoires, voire à l'air libre lorsque les fours sont saturés.



Voi che vivete sicuri
Nelle vostre tiepide case,
Voi che trovate tornando a sera
Il cibo caldo e visi amici:
Considerate se questo è un uomo
Che lavora nel fango
Che non conosce pace
Che lotta per un pezzo di pane
Che muore per un si o per un no.
Considerate se questa è una donna,
Senza capelli e senza nome
Senza più forza di ricordare
Vuoti gli occhi e freddo il grembo
Come una rana d'inverno.
Meditate che questo è stato:
Vi comando queste parole.
Scolpitele nel vostro cuore
Stando in casa andando per via,
Coricandovi alzandovi;
Ripetetele ai vostri figli.
O vi si sfaccia la casa,
La malattia vi impedisca,
I vostri nati torcano il viso da voi.
PRIMO LEVI


« Partout où, dans le monde, on commence par bafouer les libertés fondamentales
de l'homme et son droit à l'égalité, on glisse rapidement vers le système 
concentrationnaire, et c'est une pente sur laquelle il est difficile de s'arrêter. »



       Vous qui vivez en toute quiétude
       Bien au chaud dans vos maisons
       Vous qui trouvez le soir en rentrant
       La table mise et des visages amis
       Considérez si c'est un homme
       Que celui qui peine dans la boue,
       Qui ne connait pas de repos,
       Qui se bat pour un quignon de pain,
       Qui meurt pour un oui pour un non.
       Considérez si c'est une femme
       Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
       Et jusqu'à la force de se souvenir,
       Les yeux vides et le sein froid
       Comme une grenouille en hiver.
       N'oubliez pas que cela fut,
       Non, ne l'oubliez pas:
       Gravez ces mots dans votre coeur.
       Pensez-y chez vous, dans la rue,
       En vous couchant, en vous levant;
       Répétez-les à vos enfants.
       Ou que votre maison s'écroule;
       Que la maladie vous accable,
       Que vos enfants se détournent de vous

BERCEUSE À AUSCHWITZ


Mon bel enfant en habit bleu
Te voilà bien vêtu de velours angoissant

 Mon bel enfant en habit de faim
Je suis le grand nuage où tu cherches du pain

Mon bel enfant en habit de sang
Ta mère ne peut plus te reverser le sien

Mon bel enfant en habit de vers
Ils brillent pour ta mère comme des étoiles

Mon bel enfant en habit de folie
Au crochet de mon cœur vous pendrez ces guenilles

Mon bel enfant en habit de fumée
Vous ne m’avez pas dit si je peux me tourner.







dimanche 25 janvier 2015

Nuit et Brouillard (1955) - Texte de Jean Cayrol dit par Michel Bouquet - AUSCHWITZ : 27 janvier 1945 - 27 janvier 2015




"Nous avons conçu Nuit et Brouillard
comme un dispositif d'alerte"




Nuit et Brouillard, un  film d’Alain Resnais. 

 Musique: Hanns Eisler.
 Orchestre sous la direction de Georges Delerue. 



« Même un paysage tranquille, Même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, Même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, Même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration.
Le Struthof, Oranienburg, Auschwitz, Neuengamme, Belsen, Ravensbrück, Dachau, Furent des noms comme les autres sur les cartes et les guides. Le sang a caillé, les bouches se sont tues, Les blocs ne sont plus visités que par une caméra, Une drôle d’herbe a poussé et recouvert la terre usée par le piétinement des concentrationnaires, Le courant ne passe plus dans les fils électriques, Plus aucun pas, que le nôtre.
1933 La machine se met en marche. Sans querelles. On se met au travail. Un camp de concentration se construit comme un stade, ou un grand hôtel, Avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence, Sans doute des pots de vin.
Pas de style imposé. C’est laissé à l’imagination. Style alpin, style garage, style japonais, sans style.
Les architectes inventent calmement ces porches destinés à n’être franchis qu’une seule fois. Pendant ce temps, Burger, ouvrier Allemand, Stern, étudiant Juif d’Amsterdam, Schmulski, archand de Cracovie, Annette, lycéenne de Bordeaux, vivent leur vie de tous les jours sans savoir qu’ils ont déjà, à mille kilomètres de de chez eux, une place assignée.


Et le jour vient où leurs blocs sont terminés, où il ne manque plus qu’eux.

Raflés de Varsovie, Déportés de Lodz, de Prague, de Bruxelles, d’Athènes, de Zaghreb, d’Odessa ou de Rome, Internés de Pithiviers, Raflés du Vél’ d’Hiv’, Résistants parqués à Compiègne,


La foule des pris sur le fait, des pris par erreur, des pris au hasard, se met en marche vers les camps.

Trains clos, verrouillés, Entassement des déportés à cent par wagon, Ni jour ni nuit, la faim la soif, l’asphyxie, la folie.


Un message tombe, quelquefois ramassé. La mort fait son premier choix. Un second est fait à l’arrivée, dans la nuit et le brouillard.

Aujourd’hui sur la même voie, il fait jour et soleil. On la parcourt lentement.A la recherche de quoi?


De la trace des cadavres qui s’écroulaient dès l’ouverture des portes?

Ou bien du piétinement des premiers débarqués poussés à coups de crosse jusqu’à l’entrée du camp,

Parmi les aboiements des chiens, les éclairs des projecteurs, Avec au loin la flamme du crématoire,

Dans une de ces mises en scène nocturnes qui plaisaient tant aux Nazis?

Premier regard sur le camp: C’est une autre planète.
Sous son prétexte hygiénique, La nudité, du premier coup, livre au camp l’homme déjà humilié,


Rasé, Tatoué, Numéroté, Pris dans le jeu d’une hiérarchie encore incompréhensible, Revêtu de la tenue bleue rayée, Classé parfois Nacht und Nebel, nuit et brouillard, Marqué du triangle rouge des politiques, le déporté affronte d’abord les triangles verts, les droits communs, Maîtres parmi les sous-hommes. Au-dessus le kapo, Presque toujours un droit commun. Au-dessus encore le SS, l’intouchable, On lui parle à trois mètres. Tout en haut le commandant, lointain, il préside au rite, il affecte d’ignorer le camp.Qui ne l’ignore pas d’ailleurs…

Cette réalité des camps méprisée par ceux qui la fabriquent, Insaisissable pour ceux qui la subissent,

C’est bien en vain qu’à notre tour nous essayons d’en découvrir les restes. Ces blocs en bois,

Ces châlits où l’on dormait à trois, Ces terriers où l’on se cachait, où l’on mangeait à la sauvette, où le sommeil même était une menace, Aucune description, aucune image ne peuvent leur rendre leur vraie dimension, Celle d’une peur ininterrompue.

Il faudrait la paillasse qui servait de garde-manger et de coffre-fort, La couverture pour laquelle on se battait, Les dénonciations, les jurons, Les ordres retransmis dans toutes les langues, Les brusques entrées du SS pris d’une envie de contrôle ou de brimade.
De ce dortoir de brique, de ces sommeils menacés, Nous ne pouvons que vous montrer l’écorce,


La couleur. Voilà le décor. Des bâtiments qui pourraient être écuries, granges, ateliers, Un terrain pauvre devenu terrain vague, Un ciel d’automne indifférent. Voilà tout ce qui nous reste pour imaginer cette nuit coupée d’appels, de contrôles de poux, Nuit qui claque des dents, Il faut dormir vite, Réveil à la trique, on se bouscule, On cherche ses effets volés. Cinq heures, rassemblement interminable sur l’Appel-Platz, Les morts de la nuit faussent toujours les comptes. Un orchestre joue une marche d’opérette au départ pour la carrière, Pour l’usine. Travail dans la neige, qui devient vite de la boue glacée, Travail dans la chaleur d’août, avec la soif et la dysenterie.

Trois mille Espagnols sont morts pour construire cet escalier qui mène à la carrière de Mauthausen.
Travail dans les usines souterraines. De mois en mois, elles se terrent, s’enfoncent, se cachent,


Tuent. Elles portent des noms de femmes:Dora, Laura. Mais ces étranges ouvriers de trente kilos sont peu sûrs. Et le SS les guette, Les surveille, Les fait rassembler, Les inspecte et les fouille avant le retour au camp.

Des pancartes de style rustique renvoient chacun chez soi. Le kapo n’a plus qu’à faire le compte de ses victimes de la journée. Le déporté, lui, retrouve l’obsession qui dirige sa vie et ses rêves : Manger. La soupe. Chaque cuillère n’a pas de prix. Une cuillère de moins, c’est un jour de moins à vivre. On troque deux, trois cigarettes contre une soupe. Beaucoup, trop faibles, ne peuvent défendre leur ration contre les coups et les voleurs. Ils attendent que la boue, la neige les prenne.
S’étendre enfin n’importe où et avoir son agonie bien à soi.
Les latrines, les « Aborts », Des squelettes au ventre de bébé y venaient sept fois, huit fois par nuit,


La soupe était diurétique. Malheur à celui qui rencontrait un kapo ivre au clair de lune. On s’y observait avec crainte, On y guettait des symptômes bientôt familiers, Faire du sang c’était signe de mort. Marché clandestin on y vendait, on y achetait, on y tuait en douce. On s’y rendait visite, On se passait les vraies et le fausses nouvelles, On y organisait des groupes de résistance. Une société y prenait forme, Une forme sculptée dans la terreur, Moins folle pourtant que l’ordre des SS qui s’exprimait par ces préceptes, « La propreté c’est la santé » « Le travail c’est la liberté » « A chacun son dû » « Un pou c’est un mort ». Et un SS dont?

Chaque camp réserve des surprises: Un orchestre symphonique, Un zoo, Des serres où Himmler entretient des plantes fragiles, Le chêne de Gœthe à Buchenwald,  On a construit le camp autour mais on a respecté le chêne. Un orphelinat éphémère, Constamment renouvelé. Un bloc des invalides.
Alors le monde véritable, Celui des paysages calmes, Celui du temps d’avant, Peut bien apparaître au loin, Pas si loin, Pour le déporté c’était une image. Il n’appartenait plus qu’à cet univers fini, fermé, Limité par les miradors, D’où les soldats surveillaient la bonne tenue du camp, Visaient sans fin les déportés, Les tuaient à l’occasion, par désœuvrement.
Tout est prétexte à facétie, à punition, à humiliation.  Les appels durent des heures. Un lit mal fait: vingt coups de bâton. Ne pas se faire remarquer, ne pas faire signe aux dieux. Ils ont leurs potences, leurs terrains de mise à mort. Cette cour du bloc onze, dérobée aux regards, arrangée pour la fusillade, Avec son mur protégé contre le ricochet des balles, Ce château d’Harteim où des autocars aux vitres fumées conduisent des passagers qu’on ne reverra plus. Transports noirs qui partent à la nuit et dont personne ne saura jamais rien.
Mais c’est incroyablement résistant un homme. Le corps brûlé de fatigue, l’esprit travaille, Les mains couvertes de pansements travaillent, On fabrique des cuillères, des marionnettes qu’on dissimule, Des monstres, Des boîtes, On réussit à écrire, à prendre des notes, À exercer sa mémoire avec des rêves, On peut penser à Dieu,  On arrive même à s’organiser politiquement, à disputer aux droits communs le contrôle intérieur de la vie du camp. On s’occupe des plus atteints, on donne sur sa nourriture, on crée des entraides.
En dernière ressource, on pousse avec angoisse les plus menacés à l’hôpital. Approcher de cette porte c’était l’illusion d’une vraie maladie, l’espérance d’un lit. C’était aussi le risque d’une mort à la seringue. Les médicaments sont dérisoires, les  pansements sont en papier, la même pommade sert pour toutes les maladies, pour toutes les plaies. Quelquefois, le malade affamé mange son pansement. À la fin tous les déportés se ressemblent, Ils s’alignent sur un modèle sans âge qui meurt les yeux ouverts. Il y avait un bloc chirurgical. Pour un peu on se serait cru devant une vraie clinique. Infirmière inquiétante.Il y a un décor, mais derrière? Des opérations inutiles, des amputations, des mutilations expérimentales. 


Les kapos, comme les chirurgiens SS, peuvent se faire la main. Les grandes usines chimiques envoient aux camps des échantillons de leurs produits toxiques. Ou bien elles achètent un lot de déportés pour leurs essais. De ces cobayes, quelques uns survivront, Castrés, Brûlés au phosphore.

Il y a celles dont la chair sera marquée pour la vie, Malgré le retour.

Ces femmes, ces hommes, les bureaux administratifs conservent leurs visages déposés à l’arrivée.


Les noms aussi sont déposés; des noms de vingt-deux nations; ils remplissent des centaines de registres, des milliers de fichiers. Un trait rouge biffe les morts. Des déportés tiennent cette comptabilité délirante, toujours fausse, sous l’œil des SS et des kapos privilégiés. Ceux-là sont les « prominenz », le gratin du camp. Le kapo a sa propre chambre, où il peut entasser ses réserves et recevoir le soir ses jeunes favoris. Tout près du camp, le commandant a sa villa, où sa femme contribue à entretenir une vie familiale, Et quelquefois mondaine, comme dans n’importe quelle autre garnison. Peut-être seulement s’y ennuie-t-elle un peu plus: La guerre ne veut pas finir.

Plus fortunés, les kapos avaient un bordel.
Des prisonnières mieux nourries, mais comme les autres vouées à la mort.
Quelquefois de ces fenêtres, il est tombé un morceau de pain pour un camarade au-dehors.Ainsi les SS étaient arrivés dans le camp à reconstituer une cité vraisemblable avec hôpital, quartiers réservés, quartiers résidentiels, et même, oui, une prison.
Inutile de décrire ce qui se passait dans ces cachots. Ces cages, calculées pour qu’on ne puisse tenir ni debout, ni couché, Des hommes, des femmes y furent suppliciés consciencieusement pendant des jours. Les bouches d’aération ne retiennent pas le cri.
1942 Himmler se rend sur les lieux. Il faut anéantir, mais productivement. Laissant la productivité à ses techniciens, Himmler se penche sur le problème de l’anéantissement. On étudie des plans, Des maquettes. On les exécute, et les déportés eux-mêmes participent aux travaux. Un crématoire, cela pouvait prendre à l’occasion un petit air carte postale. Plus tard, aujourd’hui, des touristes s’y font photographier. La déportation s’étend à l’Europe entière. Les convois s’égarent, stoppent, repartent, sont bombardés, arrivent enfin. Pour certains, la sélection est déjà faite. Pour les autres, on trie tout de suite. Ceux de gauche iront travailler, Ceux de droite…
Ces images sont prises quelques instants avant une extermination. Tuer à la main prend du temps;


On commande les boîtes de gaz Zyklon. Rien ne distinguait la chambre à gaz d’un bloc ordinaire.

À l’intérieur une salle de douche fausse accueillait des nouveaux venus. On fermait les portes,

On observait. Le seul signe, mais il faut le savoir, C’est ce plafond labouré par les ongles.

Même le béton se déchirait. Quand les crématoires sont insuffisants, on dresse des bûchers.

Les nouveaux fours absorbaient cependant plusieurs milliers de corps par jour.
Tout est récupéré. Voici les réserves des nazis en guerre, Leurs greniers. Rien que des cheveux de femme. A quinze pfennigs le kilo, on en fait du tissu. Avec les os, Des engrais, tout au moins on essaie. Avec les corps, Mais on ne peut plus rien dire… Avec les corps on veut fabriquer Du savon. Quand à la peau…
1945 Les camps s’étendent, sont pleins, ce sont des villes de cent mille habitants. Complet partout. La grosse industrie s’intéresse à cette main d’œuvre infiniment renouvelable. Des usines ont leur camp personnel interdit aux SS. Steyer, Krupp, Heinkel, I.G. Farben, Siemens, Hermann Göring, s’approvisionnent à ces marchés. Les nazis peuvent gagner la guerre. Ces nouvelles villes font partie de leur économie. Mais ils la perdent.  Le charbon manque pour les crématoires, Le pain manque pour les hommes, Les cadavres engorgent les rues des camps. Le typhus.
Quand les alliés ouvrent les portes… Toutes les portes… Les déportés regardent sans comprendre. Sont-ils délivrés? La vie quotidienne va-t-elle les reconnaître?

Je ne suis pas responsable dit le kapo.
Je ne suis pas responsable dit l’officier.
Je ne suis pas responsable.
Alors qui est responsable?

Au moment où je vous parle, L’eau froide des marais et des ruines remplit le creu des charniers.


Une eau froide et opaque comme notre mauvaise mémoire. La guerre s’est assoupie, un œil toujours ouvert. L’herbe fidèle est venue à nouveau sur les « appel-platz » autour des blocks. Un village abandonné, encore plein de menaces. Le crématoire est hors d’usage. Les ruses nazies sont démodées. Neuf millions de morts hantent ce paysage. Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre?


Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus. Il y a tous ceux qui n’y croyaient pas ou seulement de temps en temps. Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines, Comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, Qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, Comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, Nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, Et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »






  Au nom du mort qui fut sans nom
Au nom des portes verrouillées
Au nom de l'arbre qui répond
Au nom des plaies au nom des prés mouillés
Au nom du ciel en feu de nos remords
Au nom d'un père qui n'aura plus son fils
Au nom du livre où le sage s'endort
Au nom de tous les fruits qui mûrissent
Au nom de l'ennemi au nom de vrai combat
Où l'oiseau avait fait son nid
Au nom du grand retour de flamme et de soldats
Au nom des feuilles dans le puits
Au nom des justices sommaires
Au nom de la paix si faible et dans nos bras
Au nom des nuits vivantes d'une mère
Au nom d'un peuple dont s'effacent les pas
Au nom de tous les noms qui n'ont plus de renom
Au nom des lois remuantes au nom des Voix
Qui disent oui qui disent non
Au nom des hommes aux yeux de proie
Amour je te livre aux premières fureurs de la Joie.
Jean Cayrol