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mercredi 27 février 2019

Marcel Proust : M. de Charlus - À l'ombre des jeunes filles en fleurs II : Noms de pays : le pays - À la recherche du temps perdu





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Dans cet extrait de la deuxième partie d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur fait un séjour estival à Balbec, sur la côte normande. Libéré de son amour pour Gilberte, il reporte toute son attention dans l'observation de la société chic des touristes. Au grand hôtel où il séjourne en compagnie de sa grand-mère, il a fait la connaissance de Robert de Saint-Loup, un jeune officier très séduisant qui lui a beaucoup parlé de son oncle Palamède, M. de Charlus. Le hasard place sur son chemin ce personnage étrange qui l'observe avec une intensité équivoque. Ce passage campe, avec le raffinement extrême de l'analyse qui est sa marque, l'une des silhouettes les plus originales de Proust.

Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis longtemps passée, de son oncle. Il amenait tous les jours des femmes dans une garçonnière qu'il avait en commun avec deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui faisait qu'on les appelait « les trois Grâces ».
Un jour un des hommes qui est aujourd'hui des plus en vue dans le faubourg Saint-Germain, comme eût dit Balzac, mais qui dans une première période assez fâcheuse montrait des goûts bizarres, avait demandé à mon oncle de venir dans cette garçonnière. Mais à peine arrivé ce ne fut pas aux femmes, mais à mon oncle Palamède, qu'il se mit à faire une déclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas comprendre, emmena sous un prétexte ses deux amis, ils revinrent, prirent le coupable, le déshabillèrent, le frappèrent jusqu'au sang, et par un froid de dix degrés au-dessous de zéro le jetèrent à coups de pieds dehors où il fut trouvé à demi mort, si bien que la justice fit une enquête à laquelle le malheureux eut toute la peine du monde à la faire renoncer. Mon oncle ne se livrerait plus aujourd'hui à une exécution aussi cruelle et tu n'imagines pas le nombre d'hommes du peuple, lui si hautain avec les gens du monde, qu'il prend en affection, qu'il protège, quitte à être payé d'ingratitude. Ce sera un domestique qui l'aura servi dans un hôtel et qu'il placera à Paris, ou un paysan à qui il fera apprendre un métier. C'est même le côté assez gentil qu'il y a chez lui, par contraste avec le côté mondain. » Saint-Loup appartenait, en effet, à ce genre de jeunes gens du monde, situés à une altitude où on ait pu faire pousser ces expressions : « Ce qu'il y a même d'assez gentil chez lui, son côté assez gentil », semences assez précieuses, produisant très vite une manière de concevoir les choses dans laquelle on se compte pour rien, et le « peuple » pour tout ; en somme tout le contraire de l'orgueil plébéien. « Il paraît qu'on ne peut se figurer comme il donnait le ton, comme il faisait la loi à toute la société dans sa jeunesse. Pour lui en toute circonstance il faisait ce qui lui paraissait le plus agréable, le plus commode, mais aussitôt c'était imité par les snobs. S'il avait eu soif au théâtre et s'était fait apporter à boire dans le fond de sa loge, les petits salons qu'il y avait derrière chacune se remplissaient, la semaine suivante, de rafraîchissements. Un été pluvieux où il avait un peu de rhumatisme, il s'était commandé un pardessus d'une vigogne souple mais chaude qui ne sert que pour faire des couvertures de voyage et dont il avait respecté les raies bleues et oranges. Les grands tailleurs se virent commander aussitôt par leurs clients des pardessus bleus et frangés, à longs poils. Si pour une raison quelconque il désirait ôter tout caractère de solennité à un dîner dans un château où il passait une journée, et pour marquer cette nuance n'avait pas apporté d'habits et s'était mis à table avec le veston de l'après-midi, la mode devenait de dîner à la campagne en veston. Que pour manger un gâteau il se servît, au lieu de sa cuiller, d'une fourchette ou d'un couvert de son invention commandé par lui à un orfèvre, ou de ses doigts, il n'était plus permis de faire autrement. Il avait eu envie de réentendre certains quatuors de Beethoven (car avec toutes ses idées saugrenues il est loin d'être bête, et est fort doué) et avait fait venir des artistes pour les jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande élégance fut cette année-là de donner des réunions peu nombreuses où on entendait de la musique de chambre. Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est pas ennuyé dans la vie. Beau comme il a été, il a dû avoir des femmes ! Je ne pourrais pas vous dire d'ailleurs exactement lesquelles parce qu'il est très discret. Mais je sais qu'il a bien trompé ma pauvre tante. Ce qui n'empêche pas qu'il était délicieux avec elle, qu'elle l'adorait, et qu'il l'a pleurée pendant des années. Quand il est à Paris, il va encore au cimetière presque chaque jour. »


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Le lendemain du jour où Robert m'avait ainsi parlé de son oncle tout en l'attendant, vainement du reste, comme je passais seul devant le casino en rentrant à l'hôtel, j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus un homme d'une quarantaine d'années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moments, ils étaient percés en tous sens par des regards d'une extrême activité comme en ont seuls devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre – par exemple, des fous ou des espions. Il lança sur moi une suprême oeillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup que l'on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arrangeant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il sortit de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en note le titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visière comme pour voir si quelqu'un n'arrivait pas, fit le geste de mécontentement par lequel on croit faire voir qu'on a assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend réellement, puis rejetant en arrière son chapeau et laissant voir une brosse coupée ras qui admettait cependant de chaque côté d'assez longues ailes de pigeon ondulées, il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont non pas trop chaud mais le désir de montrer qu'elles ont trop chaud. J'eus l'idée d'un escroc d'hôtel qui, nous ayant peut-être déjà remarqués les jours précédents ma grand'mère et moi, et préparant quelque mauvais coup, venait de s'apercevoir que je l'avais surpris pendant qu'il m'épiait ; pour me donner le change, peut-être cherchait-il seulement par sa nouvelle attitude à exprimer la distraction et le détachement, mais c'était avec une exagération si agressive que son but semblait, au moins autant que de dissiper les soupçons que j'avais dû avoir, de venger une humiliation qu'à mon insu je lui eusse infligée, de me donner l'idée non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que celle que j'étais un objet de trop petite importance pour attirer l'attention. Il cambrait sa taille d'un air de bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans son regard ajustait quelque chose d'indifférent, de dur, de presque insultant. Si bien que la singularité de son expression me le faisait prendre tantôt pour un voleur et tantôt pour un aliéné. Pourtant sa mise extrêmement soignée était beaucoup plus grave et beaucoup plus simple que celles de tous les baigneurs que je voyais à Balbec, et rassurante pour mon veston si souvent humilié par la blancheur éclatante et banale de leurs costumes de plage. Mais ma grand'mère venait à ma rencontre, nous fîmes un tour ensemble et je l'attendais, une heure après, devant l'hôtel où elle était rentrée un instant, quand je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint-Loup et l'inconnu qui m'avait regardé si fixement devant le casino. Avec la rapidité d'un éclair son regard me traversa, ainsi qu'au moment où je l'avais aperçu, et revint, comme s'il ne m'avait pas vu, se ranger, un peu bas, devant ses yeux, émoussé comme le regard neutre qui feint de ne rien voir au dehors et n'est capable de rien dire au dedans, le regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur béate, le regard dévot et confit qu'ont certains hypocrites, le regard fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait changé de costume. Celui qu'il portait était encore plus sombre ; et sans doute c'est que la véritable élégance est moins loin de la simplicité que la fausse ; mais il y avait autre chose : d'un peu près on sentait que si la couleur était presque entièrement absente de ces vêtements, ce n'était pas parce que celui qui l'en avait bannie y était indifférent, mais plutôt parce que pour une raison quelconque il se l'interdisait. Et la sobriété qu'ils laissaient paraître semblait de celles qui viennent de l'obéissance à un régime, plutôt que du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s'harmonisait dans le tissu du pantalon à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité d'un goût maté partout ailleurs et à qui cette seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu'une tache rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu'on n'ose prendre.
– Comment, allez-vous ? Je vous présente mon neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l'inconnu, sans me regarder, grommelant un vague : « Charmé » qu'il fit suivre de : « Heue, heue, heue » pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l'annulaire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ; puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna vers Mme de Villeparisis.
– Mon Dieu, est-ce que je perds la tête ? dit celle-ci, voilà que je t'appelle le baron de Guermantes. Je vous présente le baron de Charlus. Après tout, l'erreur n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes tout de même.
Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route ensemble. L'oncle de Saint-Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais même d'un regard. S'il dévisageait les inconnus (et pendant cette courte promenade il lança deux ou trois fois son terrible et profond regard en coup de sonde sur des gens insignifiants et de la plus modeste extraction qui passaient), en revanche, il ne regardait à aucun moment, si j'en jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait – comme un policier en mission secrète mais qui tient ses amis en dehors de sa surveillance professionnelle


Marcel Proust À la recherche du temps perdu : A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs II : Noms de pays : le pays 






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mardi 25 décembre 2018

Marcel Proust et La Recherche




On n'en finit jamais avec La Recherche ...

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Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus. 


Marcel Proust ; Le temps retrouvé (Posthume, 1927)


Quoi de neuf, Marcel Proust ?



Il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie. 

Marcel Proust ; Jean Santeuil (1952)






On n'est pas couché - 

Jean-Paul & Raphaël Enthoven



 La force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde, 
ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur. 


Marcel Proust ; Albertine disparue - Posthume, 1927.




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Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au dessus de votre vie.

Marcel Proust ; Du côté de chez Swann (1913)


MARCEL PROUST, 

portrait-souvenir




Une œuvre est à la fois le souvenir de nos amours passées 
et la péripétie de nos amours nouvelles. 

Marcel Proust ; Le temps retrouvé (Posthume, 1927)



La leçon de Marcel Proust 

selon Marguerite Duras




Le seul véritable voyage ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux. 

Marcel Proust ; La prisonnière (Posthume, 1925)


La leçon de Marcel Proust 

selon Roland Barthes




  Le bonheur est salutaire pour les corps, mais c'est le chagrin qui développe les forces de l'esprit. 

Marcel Proust ; Le temps retrouvé (Posthume, 1927)


La leçon de Marcel Proust 

selon Gérard Genette






    Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, 
ce soit encore la rêver. 

Marcel Proust ; Les plaisirs et les jours (1896)




vendredi 3 mars 2017

Paul Morand : "Ode à Marcel Proust"


(Vitry-le-François   1861    1861 - Bourbonne 1946)
La plage de Cabourg
Belfort, musée d'Art et d'Histoire



Ombre
Née de la fumée de vos fumigations,
Le visage et la voix
Mangés
Par l’usage de la nuit
Céleste,
Avec sa vigueur, douce, me trempe dans le jus noir
De votre chambre
Qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.
Derrière l’écran des cahiers,
Sous la lampe blonde et poisseuse comme une confiture,
Votre visage gît sous un traversin de craie.
Vous me tendez des mains gantées de filoselle;
Silencieusement votre barbe repousse
Au fond de vos joues.
Je dis :
- vous avez l’air d’aller fort bien.
Vous répondez :
- Cher ami, j’ai failli mourir trois fois dans la journée.
Vos fenêtres à tout jamais fermées
Vous refusent au boulevard Haussmann
Rempli à pleins bords,
Comme une auge brillante,
Du fracas de tôle des tramways.
Peut-être n’avez-vous jamais vu le soleil ?
Mais vous l’avez reconstitué, comme Lemoine, si véridique,
Que vos arbres fruitiers dans la nuit
Ont donné les fleurs.
Votre nuit n’est pas notre nuit :
C’est plein des lueurs blanches
Des catleyas) et des robes d’Odette,
Cristaux des flûtes, des lustres
Et des jabots tuyautés du général de Froberville.
Votre voix, blanche aussi, trace une phrase si longue
Qu’on dirait qu’elle plie, alors que comme un malade
Sommeillant qui se plaint,
Vous dites : qu’on vous a fait un énorme chagrin.
Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit
Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
Pour en revenir si indulgent et si bon ?
Et sachant les travaux des âmes
Et ce qui se passe dans les maisons,
Et que l’amour fait si mal ?
Étaient-ce de si terribles veilles que vous y laissâtes
Cette rose fraicheur
Du portrait de Jacques-Émile Blanche ?
Et que vous voici, ce soir,
Pétri de la pâleur docile des cires
Mais heureux que l’on croie à votre agonie douce
De dandy gris perle et noir ?








mercredi 6 avril 2016

"Les jours s'en vont je demeure" (Apollinaire) : Le Temps en Poésie








Objet d'étude 

Écriture poétique et quête du sens, 
du Moyen Âge à nos jours


Problématique 
Comment les poètes ont-ils exprimé leur mélancolie, voire leur angoisse, devant l'écoulement du temps et son corollaire, la mort ?

Objectifs :
     quels sentiments parfois contradictoires fait naître cette fuite du temps?
      par quels procédés, formes et langages poétiques les poètes rendent-ils compte de ce passage éternel du temps et de leurs propres émotions ?



Lectures :





Textes complémentaires :


HUGO : "Demain dès l'aube ..." Les contemplations (1856)

LAMARTINE : "Le lac" Les Méditations (1820)



Image du Blog dreamlovearts.centerblog.net






vendredi 11 décembre 2015

Marcel Proust "Et si le monde allait finir… Que feriez-vous ?"






Vermeer Vue de Delft, 1659/1660


Je ne peux que remercier une fois de plus 

M. Paolo Venturini, Ami,  collègue 


et ..., à l'occasion, 


bibliothécaire  au lycée Cairoli


qui aime bouquiner et qui ne manque jamais 

de m'appporter de jolies perles de ses 
escapades  littéraires

Voici la dernière



La  réponse de Marcel Proust,

paru dans L’Intransigeant du 14 août 1922

à la question suivante



Un savant américain annonce la fin du monde, ou tout au moins la destruction d’une si grande partie du continent, et cela d’une façon si brusque, que la mort serait certaine pour des centaines de millions d’hommes. Si cette prédiction devenait une certitude, quels en seraient, à votre avis, les effets sur l’activité des hommes entre le moment où ils acquerraient ladite certitude et la minute du cataclysme ? Enfin, en ce qui vous concerne personnellement, que feriez-vous avant cette dernière heure ?




Je crois que la vie nous paraîtrait brusquement délicieuse, si nous étions menacés de mourir comme vous le dites. Songez, en effet, combien de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre vie – tient en dissolution, invisibles à notre paresse qui, sûre de l’avenir, les ajourne sans cesse.

Mais que tout cela risque d’être à jamais impossible, comme cela redeviendra beau ! Ah si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous ne manquerons pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter aux pieds de Mlle X…, de visiter les Indes. Le cataclysme n’a pas lieu, nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons replacés au sein de la vie normale, où la négligence émousse le désir.

Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort.



Marcel Proust mourut le 18 novembre de la même année !



mardi 29 septembre 2015

Marcel Proust "Rembrandt" avec un commentaire d'Antoine Compagnon






De retour de Montpellier j'ai proposé

 à mes bons  élèves de V D

la rédaction d'un texte portant sur le Musée Fabre.

Dans l'attente de lire leurs ouvrages

voici une citation proustienne commentée, 

par Antoine Compagnon, 

que  mes  chers élèves ...



 dormeurs   de III D ESABAC

pourront apprendre par coeur.






"Les musées sont des maisons qui abritent seulement 

des pensées.Ceux qui sont le moins capables de pénétrer

ces pensées savent que ce sont des pensées qu'ils regardent 

dans ces tableaux placés les uns après les autres, que ces 

tableaux sont précieux, et que la toile, les couleurs qui

 s'y sont séchées et le bois doré lui-même qui l'encadre 

ne le sont pas."


Marcel Proust "Rembrandt"



Proust entreprit un article sur Rembrandt resté inédit de son vivant: « Étant à Amsterdam à une exposition de Rembrandt,
 je vis […]. » Il s’agit à nouveau d’une méditation sur le musée, commençant ainsi: « Les musées sont des maisons qui abritent seulement des pensées. Ceux qui sont le moins capables de pénétrer ces pensées savent que ce sont des pensées qu’ils regardent, dans ces tableaux placés les uns après les autres. » Devant Le Bœuf écorché, dont le Louvre possède une version,
 La Femme adultère51, ou Esther52, le visiteur se rend compte 

« que ce ne sont pas des choses que Rembrandt a peintes, 
ce sont les goûts de Rembrandt »

Tous les tableaux d’un grand peintre, toutes les œuvres d’un grand artiste, suivant une thèse centrale de la future Recherche, n’en font qu’une; ils expriment la même idée originale éternellement répétée. C’est pourquoi une visite au musée est la recherche d’une idée: « une promenade dans un musée n’aura d’intérêt véritable pour un penseur que quand en aura tout d’un coup jailli une de ces idées, qui aussitôt lui paraissent riches et susceptibles d’en engendrer d’autres précieuses! » 



Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt




Proust cite encore Les Pèlerins d’Emmaüs et Le Bon Samaritain, sans doute les deux tableaux du Louvre (où le second est attribué aujourd’hui à l’école de Rembrandt), mais aussi Homère, tableau du Mauritshuis exposé à Amsterdam53. Le manuscrit se termine par l’entrée d’« un vieillard aux longs cheveux bouclés, à la démarche 
cassée » dans une salle de l’exposition Rembrandt: ce serait Ruskin, que Proust pense donc avoir vu une fois en chair et en os avant de se passionner pour son œuvre et de la traduire (Ruskin, malade depuis longtemps, ne s’est pas rendu à Amtserdam). Comme à l’opéra, le spectacle est aussi dans la salle: le musée prolonge la vie de salon; l’exposition l’étend aux villes d’art européennes. 

Antoine Compagnon "Proust au musée"





jeudi 2 avril 2015

Marcel Proust 'A la recherche du temps perdu" Le Temps retrouvé : "Un expédient merveilleux de la nature" ... L'édifice immense du souvenir



Tant de foisau cours de ma viela réalité m’avait déçu parce que aumoment  je la percevaismon imagination qui était mon seul organe pourjouir de la beauténe pouvait s’appliquer à elle en vertu de la loi inévitable quiveut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absentEt voici que soudain l’effetde cette dure loi s’était trouvé neutralisésuspendupar un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation  bruit de lafourchette et du marteaumême inégalité de pavés  à la fois dans le passéce qui permettait à mon imagination de la goûteret dans le présent l’ébranlement effectif de mes sens par le bruitle contact avait ajouté aux rêvesde l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvusl’idée d’existence et grâce à ce subterfuge avait permis à mon être d’obtenird’isoler,d’immobiliser  la durée d’un éclair  ce qu’il n’appréhende jamais : un peude temps à l’état pur. L’être qui était rené en moi quandavec un tel frémissement de bonheurj’avais entendu le bruitcommun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette et au marteau qui frappe surla roueà l’inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et dubaptistère de Saint-Marccet être- ne se nourrit que de l’essence des choses,en elles seulement il trouve sa subsistanceses délicesIl languit dansl’observation du présent  les sens ne peuvent la lui apporterdans laconsidération d’un passé que l’intelligence lui dessèchedans l’attente d’unavenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passéauxquels elle retire encore de leur réalité ne conservant d’eux que ce quiconvient à la fin utilitaireétroitement humaine qu’elle leur assigneMais qu’unbruitqu’une odeurdéjà entendu et respirée jadis le soient de nouveauà lafois dans le présent et dans le passéréels sans être actuelsidéaux sans êtreabstraitsaussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des chosesse trouve libérée et notre vrai moi qui parfois depuis longtempssemblait mort,mais ne l’était pas autrements’éveilles’anime en recevant la célestenourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du tempsEt celui-là on comprend qu’il soit confiant dans sa joiemême si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joieon comprend que le  mot de mort n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps,que pourrait-il craindre de l’avenir ?