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vendredi 25 mai 2018

Montaigne, Les Essais, Livre III (1588) « un honnête homme c'est un homme mêlé »






Montaigne orne les poutres de sa bibliothèque de maximes, en latin ou en grec, d'auteurs anciens. Une seule est en français : « Que sais-je ? ». Sur la poutre la plus proche de son écritoire, l’adage latin de Térence : « Je suis homme et crois que rien d’humain ne m’est étranger. »




LICEO CLASSICO “E. CAIROLI” VARESE

SEZIONE ESABAC

BAC BLANC 

Prova di: LINGUA E LETTERATURA FRANCESE


Commentaire dirigé                      I  D


J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde.
La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d'olive: chaud ou froid, tout m'est un: et si un que vieillissant, j'accuse (1) cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l'indiscrétion(2) de mon appétit et parfois soulageât(3) mon estomac.
Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses (4) d'étrangers.
J'ai honte de voir nos hommes (5) enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher(6) des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village.
Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent(7) les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.
Ce que je dis de ceux-là me rappelle, dans un domaine semblable, ce que j'ai parfois observé chez quelques-uns de nos jeunes courtisans. Ils ne s’attachent qu'aux hommes de leur sorte, et nous regardent comme des gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens sur les mystères de la cour, ils sont hors de leur domaine, aussi niais pour nous et malhabiles que nous pour eux. On dit vrai qu' « un honnête homme c'est un homme mêlé (8)».

Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j'en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j'accointe ceux-là, je les considère: c'est là où je me prête et où je m'emploie. Et qui plus est, il me semble que je n'ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue. 


1)J'accentue 2)avidité, manque de retenue 3)apaiser, réconforter 4)pleines, où les étrangers sont les plus nombreux 5)Les Français 6)inquiéter, choquer 7)détester, abhorrer, avoir l'aversion pour 8) Un homme mêlé est un homme qui fait preuve d'une ouverture d'esprit, qui refuse toute sorte de préjugés et le conformisme intellectuel curieux de tout, ouvert

Montaigne Les Essais , Livre III (1588)


COMPREHENSION

1)   Retrouvez les 2 pronoms qui s’opposent dans ce passage et expliquez à qui ils font référence.

2)   Montaigne est présent dans son texte. Quelle image de lui-même donne-t-il ? Par quels traits se singularise-t-il ?


INTERPRETATION 

1)   Montaigne s’emporte contre les voyageurs qui se replient sur eux même. Quelles critiques fait-il ?


2)   La cour est un monde clos. Quels traits rapprochent les courtisans des voyageurs ?


REFLEXION PERSONNELLE

Montaigne fait ici l'apologie de la diversité. En vous appuyant aussi  sur vos lectures,  vous discuterez cette affirmation  « un honnête homme, c'est un homme mêlé  »(8)  ( 15 lignes – 150 mots)








dimanche 18 mars 2018

Michel de Montaigne "Au lecteur" - Essais 1580




tour-de-montaigne


La Tour de la Librairie -  Château de Montaigne 




Albrecht Dürer (Nuremberg, 1471-1528)
Autoportrait aux gants, 1498
Huile sur bois de peuplier, 52 x 41 cm, 
Madrid, Musée du Prado




tour-de-montaigne-cabinet

Au lecteur


C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que1 m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs2, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention3 et artifice: car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre4 ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain5. Adieu donc. De Montaigne, ce premier de mars mille cinq cent quatre-vingts.

Montaigne, Essais, I,1, 1580

1. A ce que : afin que
2. Conditions et humeurs : traits de caractère, goûts.
3. Contention : application.
4. Que j'eusse été entre : Si j'avais vécu parmi.
5. Vain : vide.














dimanche 4 janvier 2015

Qu’est-ce que un stage ? Ou mieux , un stage, ça sert à quoi ?








Qu’est-ce que  un  stage ?
Ou mieux , un stage,  ça sert à quoi ?

A «frotter et limer notre cervelle contre celle d’autruy »(1)





 « A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre et la visite des pays estrangers…  pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autruy.»(2)
Nel XXVI capitoletto « De l’Institution des Enfants » degli Essais Montaigne esprime con questa pungente metafora il significato  del viaggio come conoscenza des pays estrangers… pour en rapporter …les humeurs …et leurs  façons utilizzando due verbi che nel francese moderno hanno in parte cambiato il loro significato: frotter: exercer une pression accompagnée de mouvement, soit en imposant un mouvement à un corps en contact avec un autre , soit en imposant à un corps la pression d’un autre corps en mouvement : onde evitare l’ambiguità della metafora  sarà bene interpretare in senso figurato mettre en contact, faire entrer en relation; limer: parfaire par un travail méticuleux, fignoler in francese moderno, exécuter dans les détails, polir (initier aux usages du monde - XVIe).Se si considera ,poi,  che è il COD(compl.ogg.) cervelle , che per effetto del  COI (compl. Ind.) retto da  contre (aurtuy) crea questo incredibile frottement, sfregamento,   si potrebbe rendere in modo più semplice, povero Montaigne !, ma spero  abbastanza comunicativo con La visite des pays étrangers permet d’ entrer en relation avec eux et de perfectionner  par un travail méticuleux notre esprit et nos jugements pour s’ initier aux usages du monde tout en douceur.(3)
Già  nel lontano 1580, 434 anni fa, il nostro grande Filosofo ed Umanista coglieva l’essenza di questo  irrefrenabile desiderio di conoscere e di  vivere che è proprio della giovinezza e di chi, pur augurandosi  di morire in tarda età,  non abbandona mai .
Se in questi ultimi anni ci siamo tuffati , io e miei ardimentosi alunni, in questa  travolgente esperienza  ad Angers, Londra, Cannes , Montpellier, Parigi, Rouen  credo che il motivo era , è, e spero sarà ancora  il seguente :

lo stage è diventato un altro modo di esistere!...
E non solo per imparare le lingue…


Siamo al giro di boa  e un lungo quadrimestre ci aspetta …ma poi …quasi quasi …ma si già si intravede una lucina  piccolina …l’estate… il tempo delle letture…. e dei viaggi sempre nuovi anche quando si ripercorre lo stesso sentiero e si rileggono gli stessi libri (4) ..e poi forse un altro stage? .. a settembre?…chissà?, .. forse… ma sì nel cuore c’è già!   Forse ancora Angers !…Forse Québec !! … Forse New York !!!…

E poi  in fondo  in fondo …

“Qui serait aussi insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison” ?(5) quando « On vit un peu dans l’instant comme les mouettes sur la crêtes d’une houle »(6)




cz
1)Michel de Montaigne (Essais I, XXV,  1580) p.223, Ed. Le Livre De Poche .
Pour ceux qui le désirent je reprends le passage en entier de façon que l’on puisse  cueillir pleinement  son sens qui mériterait beaucoup plus d’approfondissement :« A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre et la visite des pays estrangers, non pour en rappeler seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, comme d’autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autruy. Je voudrois qu’on commençast à le promener dès sa plus tendre enfance, et premierement, pour faire d’une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est le plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez pas de bon’heure, la langue ne peut se plier. »
2)Ibidem
3)Le espressioni in   corsivo sono tratte dal  « Petit Robert 2008 », le espressioni in corsivo sottolineate  sono mie.
4) « Ogni rilettura d’un classico è una scoperta , come la prima lettura »I. Calvino Perché leggere i classici
5)L’œuvre au noir , Marguerite Yourcenar, in exergue à  Le tour de ma prison  , Gallimard 1991.
6)Lettres à ses amis et quelques autres, Marguerite Yourcenar, Gallimard Folio, 1995






mardi 12 août 2014

Montaigne: "Ai-je perdu mon temps"..." [Essais, Livre II, chapitre XVIII, « Du démentir », extrait]




Le chapitre XVIII, intitulé "Du démentir" reprend l'avis aux lecteurs et montre qu'il écrit pour lui et ses amis. Il aborde un thème fondamental : pourquoi et comment parler de soi.
Il est assez rare qu'un auteur ne s'interroge pas sur sa démarche
 autobiographique. Deux thèmes : interrogations sur le bien fondé
 de l'écriture autobiographique et justification de l'autobiographie
 et de sa publication.   
En écrivant son autobiographie, Montaigne se révèle tel qu'il est
 et trouve ainsi une occasion de mieux se connaître, tout en
donnant à un public potentiel une possibilité de le connaître.
  
 
 


 
 


 "Ai-je perdu mon temps?..."
 
 
    Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie ; non d'une occupation et fin tierce et étrangère comme tous autres livres.
    Ai-je perdu mon temps de m'être rendu compte de moi si continuellement, si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ni ne se pénètrent, comme celui qui en fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force.
    Les plus délicieux plaisirs, si se digèrent-ils au dedans, fuient à laisser trace de soi, et fuient la vue non seulement du peuple, mais d'un autre.
    Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ! et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nature nous a étrennés d'une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. J'écoute à mes rêveries parce que j'ai à les enrôler. Quant de fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m'en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction ! Et si, ces verges poétiques :
Zon dessus l'oeil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin !
s'impriment encore mieux en papier qu'en la chair vive. Quoi, si je prête un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je guette si je pourrai friponner quelque chose de quoi émailler ou étayer le mien ?
    
 [Essais, Livre II, chapitre XVIII, « Du démentir », extrait]


 
 
 
 
 Montaigne souligne le plaisir de la relation à soi-même car il faut se regarder comme  un autre et avoir une relation avec soi-même. Il donne une grande place à l'affectivité :  champ lexical du plaisir et de l'agrément.
On pourra toujours relire les moments heureux de sa vie. On fige pour l'éternité les moments les plus agréables de sa vie.L'autobiographie, faire le point, faire ressurgir les plaisirs est le meilleur moyen de lutter contre l'ennui. Il nous montre la relation entre la représentation de soi et la connaissance de soi (autobiographie : essayer  de se représenter).
Les deux opérations vont de paire : parler de soi implique une meilleure connaissance de soi. Il utilise le vocabulaire de la peinture et de la sculpture pour le champ lexical de parler de soi : "moulant sur moi cette figure", "dresser et composer", "le patron" (c'est Montaigne lui-même), "me peignant", "couleurs", "l'étude", "l'ouvrage".
Il faut que Montaigne se regarde. Cela montre les différentes étapes de l'autobiographie. Une meilleure maîtrise de soi. Montaigne met en valeur sa volonté de dominer son imagination quand il va parler de lui (champ lexical de l'ordre ), "ranger ma fantaisie à rêver", "ordre", "la garder de se perdre et extravaguer  au vent", "enrôler". 
Soucis de structure, de ne pas aller dans tous les sens, de suivre un fil conducteur.  D'où l'autobiographie (meilleure maîtrise de soi).
 


 
 




lundi 14 juillet 2014

Montaigne: "Je ne peins pas l'être. Je peins le passage."













Les autres forment l’homme ; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu’il n’est. Méshui, c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, comme disait Demade, je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve.


Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition.

Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque particulière et étrangère ; moi, le premier, par mon être universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi.

Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en connaissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de crédit et de commandement, des effets de nature crus et simples, et d’une nature encore bien faiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bâtir des livres sans science et sans art ? Les fantaisies de la musique sont conduites par art, les miennes par sort. Au moins j’ai ceci selon la discipline, que jamais homme ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que je fais celui que j’ai entrepris, et qu’en celui-là je suis le plus savant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne pénétra en sa matière plus avant, ni en éplucha plus particulièrement les membres et suites ; et n’arriva plus exactement et pleinement à la fin qu’il s’était proposée à sa besogne. Pour la parfaire, je n’ai besoin d’y apporter que la fidélité ; celle-là y est, la plus sincère et pure qui se trouve. Je dis vrai, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire ; et l’ose un peu plus en vieillissant, car il semble que la coutume concède à cet âge plus de liberté à bavasser et d’indiscrétion à parler de soi. Il ne peut advenir ici ce que je vois advenir souvent, que l’artisan et sa besogne se contrarient : un homme de si honnête conversation a-t-il fait un si sot écrit ? ou, des écrits si savants sont-ils partis d’un homme de si faible conversation, qui a un entretien commun et ses écrits rares, c’est-à-dire que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte, et non en lui ? Un personnage savant n’est pas savant partout ; mais le suffisant est partout suffisant, et à ignorer même.

Ici, nous allons conformément et tout d’un train, mon livre et moi. Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouvrage à part de l’ouvrier ; ici, non : qui touche l’un, touche l’autre. Celui qui en jugera sans le connaître, se fera plus de tort qu’à moi ; celui qui l’aura connu, m’a du tout satisfait. Heureux outre mon mérite, si j’ai seulement cette part à l’approbation publique, que je fasse sentir aux gens d’entendement que j’étais capable de faire mon profit de la science, si j’en eusse eu, et que je méritais que la mémoire me secourût mieux.












Ai-je perdu mon temps ?

De l'amitié

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