T'en souviens-tu, Djamel, quand tu as débarqué? Les cousins t'avaient dit que c'était la terre promise. On t'a pris tes papiers, on t'a déshabillé.T'as attendu des heures sans même une chemise.
Te souviens-tu, Djamel, des regards de mépris Des autres voyageurs quand tu as pris le train? Toi, tu voulais sourire et tu n'as pas compris Que c'était le commencement d'un nouveau quotidien.
Te souviens-tu, Djamel, du patron de bistrot Qui t'a refusé une bière, un soir, rue des Abbesses. Comme tu ne te fâchais pas, que tu demandais de l'eau, L'a fait sortir son chien de sous le tiroir-caisse.
Te souviens-tu, Djamel, du soir où tu t'es fait Casser bêtement la gueule par une bande de tondus? Il y a des beaux quartiers qu'il vaut mieux éviter Quand on n'est pas comme ceux qui possèdent les rues.
Te souviens-tu, Djamel, des boulots des débuts: Balayeur, éboueur, manoeuvre sur les chantiers Et la gamelle froide et la chambre exigüe? Te voilà installé mais tout n'a pas changé.
Maintenant, tu sais, Djamel, quand tu passes au péage D'une autoroute, que tu vas te faire arrêter. Les flics, c'est bien connu, respectent les usages: L'usage veut qu'on contrôle plutôt les gens bronzés. Et tu verrais, Djamel, si tu venais chez moi, Le temps qu'il te faudrait pour passer la frontière Avec tes cheveux longs, ton accent de là-bas.
Faut dire que tu n'as pas l'allure d'un homme d'affaires. On pourrait continuer, Djamel, t'en souviens-tu? Les sarcasmes des filles, la haine des parents. Ce que je voulais dire, c'est simplement salut A toi et à tous ceux que l'on dit différents. Ce que je voulais dire, c'est simplement salut A toi et à tous ceux que l'on dit différents.
LES IMMIGRES
Dans la chaleur pesante De la salle d'attente, A Lausanne, une nuit, Ils sont là, vingt ou trente, Qui somnolent ou qui chantent Pour passer leur ennui.
Ils ne parlent pas mon langage, Viennent d'Espagne ou d'Italie, C'est pas par plaisir qu'ils voyagent.
Ils ont, dans leur valise, Un trésor: trois chemises, Un pantalon usé. Dehors, le froid, la bise Râclent la pierre grise Et le goudron du quai.
Ils viennent bâtir nos barrages, Nos ponts, nos autoroutes aussi, C'est pas par plaisir qu'ils voyagent.
Leur maison, leur famille, Leurs garçons et leurs filles, Ils ont dû les laisser: C'est la loi qui le dit, Paraît qu' dans mon pays Il y a trop d'étrangers.
Leur faudra du coeur à l'ouvrage Et puis apprendre à dire oui, C'est pas par plaisir qu'ils voyagent.
Ce qu'ils sont, ce qu'ils pensent, Ça n'a pas d'importance, On ne veut que leurs bras. Et tout ça est normal, Et tout ça me fait mal, Ça se passe chez moi.
Ils retrouveront leur village Quand on n' voudra plus d'eux ici, C'est pas par plaisir qu'ils voyagent, C'est pas par plaisir qu'ils voyagent!
Comment crois-tu qu’ils sont venus? Ils sont venus, les poches vides et les mains nues Pour travailler à tours de bras Et défricher un sol ingrat
Comment crois-tu qu’ils sont restés? Ils sont restés, en trimant comme des damnés Sans avoir à lever les yeux Pour se sentir tout près de Dieu
Ils ont vois-tu, plein de ferveur et de vertu Bâti un temple à temps perdu
Comment crois-tu qu’ils ont tenu? Ils ont tenu, en étant croyants et têtus Déterminés pour leurs enfants À faire un monde différent Les émigrants
Comment crois-tu qu’ils ont mangé? Ils ont mangé, cette sacré vache enragée Qui vous achève ou vous rend fort Soit qu’on en crève ou qu’on s’en sort
Comment crois-tu qu’ils ont aimé? Ils ont aimé, en bénissant leur premier né En qui se mélangeait leurs sangs Leurs traditions et leurs accents
Ils ont bientôt, créé un univers nouveau Sans holocauste et sans ghettos
Comment crois-tu qu’ils ont gagné? Ils ont gagné, quand il a fallu désigner Des hommes qui avaient du cran Ils étaient tous au premier rang Les émigrants
Comment crois-tu qu’ils ont souffert? Ils ont souffert, certains en décrivant l’enfer Avec la plume ou le pinceau Ça nous a valu Picasso
Comment crois-tu qu’ils ont lutté? Ils ont lutté, en ayant l’amour du métier Jusqu’à y sacrifier leur vie Rappelez-vous Marie Curie Avec leurs mains Ils ont travaillé pour demain Servant d’exemple au genre humain
Comment crois-tu qu’ils ont fini? Ils ont fini, laissant un peu de leur génie Dans ce que l’homme a de tous temps Fait de plus beau fait de plus grand Les émigrants