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mercredi 24 avril 2019

Michel Houellebecq : La Carte et le Territoire, 2010 - Commantaires dirigés de Morgana Capasso et Michele Cova








Risultati immagini per houellebecq la carte et le territoire


Michel Houellebecq se met en scène dans son roman. Il reçoit la visite d’un peintre célèbre, Jed Martin. L’écrivain et le peintre dialoguent entre deux verres de vin.

Houellebecq hocha la tête, écartant les bras comme s’il entrait dans une transe tantrique1 – il était, plus probablement, ivre, et tentait d’assurer son équilibre sur le tabouret de cuisine où il s’était accroupi. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était douce, profonde, emplie d’une émotion naïve. « Dans ma vie de consommateur, dit-il, j’aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable – imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits je les ai aimés, passionnément, j’aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement à mesure de l’usure naturelle, des produits identiques. Une relation parfaite et fidèle s’était établie, faisant de moi un consommateur heureux. Je n’étais pas absolument heureux, à tous points de vue, dans la vie, mais au moins j’avais cela : je pouvais, à intervalles réguliers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C’est peu mais c’est beaucoup, surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh bien cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée – et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n’aura vécu qu’une seule saison… ». Il se mit à pleurer, lentement, à grosses gouttes, se resservit un verre de vin. « C’est brutal, vous savez, c’est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat2irresponsable et fasciste des responsables des lignes de produit qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires3 éternellement modifiés ».

1)État second qui se traduit par une altération de la conscience et une agitation du corps. 2)Chose imposée. 3)Rayons d’un magasin.



COMPRÉHENSION

1)Quelle image de Houellebecq donne le narrateur ?
Houellebecq est ici peint comme le prototype de l’homme de la société de consommation : abruti par la vie moderne, il n’arrive pas à être heureux, surtout du point de vue sentimental («quand on a une vie intime en ces pauvres », l.10), et il cherche un appui dans l’achat de produits qui lui donne l’illusion du bonheur. Il est tellement intégré dans le système d’identification sociale entre homme et produit, qu’il ne comprends même pas pourquoi «alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent de milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours » (l.15-17), comme si les objets mêmes faisait partie du processus d’évolution.

2)Quelle est la tonalité de cette évocation de l’écrivain ?
Houellebecq est dans un état d’altération dû à l’alcool. Donc, ça réflexion vient plus de son inconscient que d’un vrai raisonnement. Voilà pourquoi le ton de son invocation et souvent confus, exagéré et haussé, avec des moments de désespérance ( «cette joie simple ne m’a pas été laissée», l.11 ; «  c’est terriblement brutal », l.15), opposés à des moments de fureur, où il accuse le mécanisme de la consommation d’être injuste, un « diktat irresponsable et fasciste » (l.18).
Il se sent, donc, d’une certaine façon victime de ce système et il l'exprime sincèrement.

INTERPRÉTATION

1)Les images commerciales sont très présentes dans cet extrait ; pourquoi selon vous ?
L’auteur veut souligner le complet asservissement d'Houellebecq aux produits qu’il aime le plus, dans lesquels n'importe quel lecteur moderne peut s’identifier. Il veut, donc, récréer l’aliénation que la publicité provoque en nous qui vivons dans une société de consommation, à travers le même principe de la publicité, c’est-à-dire la répétition obsessionnelle du nom du produit et des « bénéfices sociaux » qu’il nous apporte. On pourrait, donc, conclure qu’il se sert d’un langage post-moderne, fait de symboles, c’est-à-dire celui de la publicité, pour critiquer indirectement le mécanisme économique.

2)Quels liens unissent les hommes aux objets selon Houellebecq ?
Selon Houellebecq les hommes sont liés sentimentalement aux objets («ces produits, j’ai les ai aimés, passionnément », l.7), c’est-à-dire qu’il humanise et personnifie les produits, afin de trouver en eux l’amour qu’il n’a pas dans sa vie.
Les objets deviennent, donc, la seule garantie d’amour de l’homme moderne qui, à partir du XX e  siècle et des théories nihiliste de Nietzsche, découvre qu’il est être seul dans l’univers et que Dieu n’existe pas.

3)De quoi le personnage Houellebecq a-t-il nostalgie ?
Le personnage a nostalgie de l’amour qu’il croyait recevoir de ses produits favoris, puisque leur fabrication a été stoppé. Il exprime sa douleur de façon si franche, que le lecteur y croit vraiment, comme s’il parlait d'un ami ou d’un parent perdu. Enfin, il décrit toute l’injustice de cet éloignement, qui lui provoque une souffrance immense.

RÉFLEXION PERSONNELLE

Un peu plus loin dans ce même roman, Michel Houellebecq écrit « Nous aussi nous sommes des produit »
Développez ce thème en vous appuyant aussi sur d’autres œuvres que vous avez lues.  (600 mots environ).

Il y a une liaison profonde entre désir et représentation publicitaire qui se base sur le fait que l’homme cherche toujours à réaliser des désirs qu’il ne peut pas rejoindre (on pourrait dire, donc, qu’il désire son désir même, plutôt que l’objet en soi). La perversion et en même temps toute la magie de la publicité est de fournir aux consommateurs l’illusion d’être tout à fait exceptionnels et de s'identifier avec un groupe social précis. Toutefois, ce mécanisme parfait ne fonctionne pas sans les consommateurs, la « matière première » de ces processus. Aujourd’hui on les voit bien dans le phénomène de la vente des données personnelles pour la propagande électorale, qui personnalise la publicité selon les désirs et les intérêts de chacun. Nous sommes, donc, un produit dans le sens que la société de consommation adapte la production d'objets à nos désirs.
Donc, aujourd’hui l’homme a une valeur qui n’est plus seulement lié à ses capacités de fabrication d’un objet, comme dans la société industrielle du XIXe siècle, mais il est aussi le produit même du processus économique.
L’une des causes les plus importantes de ce phénomène est la globalisation, le fait qu’aujourd’hui les modes se diffusent très rapidement, en imposant des styles de vie globaux.
Mais, alors, c’est nous-même qui décidons de nous adapter à ces modèles ou ce sont les modèles qui changent selon nos désirs ?
On pourrait dire que les deux s’influencent réciproquement, comme les pièces d’une parfaite machine.


Morgana Capasso



COMPREHENSION

1)   Quelle image d’ Houellebecq donne ici le narrateur?
Houellebecq est présenté par le narrateur comme un homme tristement résigné et irrémédiablement déçu. Il montre tout son amer désappointement à travers des gestes exagérés et presque théâtraux (« Houellebecq hocha la tète, écartant les bras comme s’il entrait dans un transe tantrique » l.1) qui sont, peut-être, justifiés par son ivresse (« il était plus probablement ivre l.2 »). Cependant, sa voix «  douce, profonde, emplie d’une émotion naïve » (l.3) trahit son tragique désespoir, explicitement révélé par ses mots et par ses larmes («  il se mit à pleurer lentement et à gros gouttes » l.14). La description des actions à la troisième personne et le discours direct permettent au narrateur de peindre un portrait complet et détaillé du personnage, en décrivant minutieusement son état d’âme, dans un climax croissant : de la désillusion à la tristesse des pleurs jusqu’à la rage des accusations finales.

2)      Quelle est la tonalité de cette évocation de l’écrivain ?
Cette évocation de l’écrivain est caractérisée par une tonalité tragiquement pathétique, qui marque, surtout, le discours de l’Houellebecq. L’utilisation d’adjectifs apparemment exagérés, qui souvent personnifient même les objets (« …ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n’aura vécu qu’une seule saison… » l.12) contribue à exaspérer la narration, et parfois, à créer aussi de l’ironie. En outre la répétition des mots (« cette joie, cette joie simple ») et l’ antithèse  (« c’est peu, mais c’est beaucoup.. ».) donnent au texte un effet rhétorique et emphatique, repris par l’auteur dans son  deuxième discours, dans lequel le personnage présente les produits manufacturés comme des victimes, impuissants et faibles, d’une société cruelle et « inhumaine ».

INTERPRETATION

1)   Les images commerciales sont très présentes dans cet extrait : pourquoi selon vous ?
Cet extrait est caractérisé par un répétition,  presque obsessive, de mots qui font référence au commerce et aux images commerciales. Cette insistance souligne l’importance fondamentale des produits manufacturés dans la vie du personnage mais permet aussi à l’écrivain de dénoncer implicitement l’absurdité de la société consommatrice. Dans la dernière partie de l’extrait, en effet, l’auteur critique âprement les lignes de produit qui contrôlent même les vies des consommateurs, qui sont égarés dans une « errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés » (l.21-22). Les images commerciales dans l’extrait évoquent aussi la quantité exagérée et presque excessive de produits, qui, souvent, diffèrent seulement par leurs noms, mais pas par leur qualité.

2)   Quels liens unissent les hommes aux objets selon Houellebecq ?
En montrant  « sa vie de consommateur », Houellebecq se concentre surtout sur la description de son rapport avec trois produits qu’il considère « parfaits », ses produits favoris. Dans cette longue description il utilise des mots et des expressions qui appartiennent au champ lexical sentimental et amoureux : il affirme qu’il  aimait  « passionnément » les trois produits, avec lesquels il aurait passé toute sa vie. La relation qui le liait à ces objets était « parfaite et fidèle », car il les rachetait régulièrement et eux seuls étaient capables de le rendre heureux. Selon Houellebecq, donc, les hommes sont indissolublement unis aux objets par des liens indispensables et essentiels, fondés sur une fidélité réciproque, qui est l’unique raison de bonheur.

3)   De quoi le personnage Houellebecq a-t-il nostalgie ?
Le personnage Houellebecq a surtout nostalgie de ses objets favoris ( « les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur-imprimante Canon Libris, la Parka Camel Legend » l.4-5 ). Ces objets, en effet, « ont disparu des rayonnages » après que « leur fabrication a.. été stoppée ». La condition de mélancolie du personnage est soulignée principalement par l’opposition entre passé et présent, mise en évidence par le changement du temps verbal : il utilise l’imparfait  pour décrire « sa relation parfaite avec les produits » ,  le passé composé pour désigner le sort « tragique » des produits et, enfin, le présent pour présenter la triste réalité des produits manufacturés. En outre, la nostalgie d’Houellebecq est parfaitement et dramatiquement communiquée par la sentence résignée « Eh bien, cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée.. »(l.10-11). Cependant, le fait que Houellebecq ne croit pas être complètement heureux ( « Je n’était pas absolument heureux à tous points de vue, dans  la vie » l. 8; «Surtout quand on a une vie intime assez pauvre » l.10) suggère aussi qu’il a nostalgie d’une vie plus heureuse et satisfaisante.

REFLEXION PERSONNELLE
Un peu plus loin de ce même roman, M. Houellebecq  écrit « Nous aussi nous sommes des produits ». Développez ce thème en vous appuyant aussi sur d’autres œuvres  que vous avez lues.
La sentence de Michel Houellebecq dénonce et condamne une situation sociale très actuelle, de plus en plus  menaçante . En disant que nous aussi nous sommes des produits, l’auteur veut souligner que la distance entre « homme » et « produit » devient  de plus en plus faible, surtout dans une société consommatrice et frénétique, où l’individualité est généralement suffoquée par le désir (et aussi l’exigence) de se conformer.
L’importance des objets dans la vie humaine joue un rôle fondamental et essentiel dans le roman « Madame Bovary » de Gustave Flaubert. La protagoniste du roman , Emma Bovary, réprime sa condition d’insatisfaction et mécontentement par une tendance, obsessive et exagérée, à acheter des produits inutiles, qui pourraient compenser sa situation tragique. Cependant, cette exigence d’acheter n’est qu’une illusion éphémère qui la mène aussi au suicide, car elle ne réussit pas à accepter et avouer ses énormes dettes.
Cette conception de l’inutilité des objets est fondamentale dans les œuvres artistiques de Andy Warhol, un artiste américain qui a utilisé des produits de marchandise pour souligner l’inutilité de la production massive.  La phrase d’ Houellebecq évoque surtout les portraits que Warhol a réalisé en représentant, par exemple, Marilyn Monroe. Le visage de la femme est reproduit plusieurs fois à fin d’évoquer la production et la fabrication des produits, qui a eu lieu surtout après la Révolution Industrielle. L’actrice, dans les portraits perd son individualité et dévient un « objet » que tout le monde peut posséder et acheter.
La sentence de l’écrivain est très significative, car met aussi en évidence que lorsqu’on est tous des produits, on est tous égaux et impersonnels.

Michele Cova 



jeudi 3 janvier 2019

Michele Cova 3 D ESABAC : Philippe Claudel et l’ambiguë fatalité du Mal dans « Les Ames grises »






Dans l'attente de la vidéoconférence  avec  Philippe Claudel,
 voici la première partie de ce  brillant travail de Michele Cova , élève de la dernière anné du lycée classique filière ESABAC   









L’histoire est racontée par un policier désormais à la retraite (dont le nom reste inconnu jusqu’à la fin du roman), qui, sous le prétexte de retracer une affaire d’homicide (l’assassinat d’une petite fille, surnommée par tout le monde Belle de jour), réfléchit sur toute sa vie et révèle l’insoupçonnable et immorale dépravation de ses compatriotes.
Le livre se déroule dans un petit village situé sur la route du front pendant la Première Guerre Mondiale. Autour de l’analyse de ce meurtre, à cause duquel tout le monde est inévitablement bouleversé, le narrateur dévoile les intrigues qui lient presque tous les personnages impliqués dans l’évènement. Et, enfin, lui-même ne réussit pas à se détacher complètement de ce drame collectif et devient le seul capable d’interpréter ce mystère, en donnant son  jugement personnel.
Le roman, parfaitement construit comme une mosaïque dont les pièces sont disposées l’une après l’autre dans une tension progressive, est une véritable enquête, dans laquelle chaque personnage apparait, en même temps, comme coupable et victime. Cette ambigüité, qui semblerait n’avoir pas une  explication univoque , représente, au contraire, la solution finale du roman : rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne (comme Philippe Claudel a écrit).
En 2005 Yves Angelo, avec la collaboration de Claudel, a réalisé un film tiré du roman. Même si l’auteur a admis qu’il a décidé de s’écarter du texte original afin de donner une différente interprétation des personnages (surtout le juge Mierck et le Procureur), à mon avis la « refonte » de l’histoire ne réussit pas à être exhaustive et profonde, mais, au contraire, minimise les dynamiques. En particulier les thématiques de l’ambiguïté et de la conception du mal (fondamentales dans le roman) ne sont pas suffisamment développées et approfondies. Les musiques tristes et mélancoliques, les couleurs sombres et lugubres « respectent » l’atmosphère suspendue et indéfinie du livre, mais ne réussissent pas à créer la juste tension et le suspense, parfaitement communiquées par Claudel.








Extraits
« La frontière est si mince entre la bête et le chasseur » pag.25
« La folie, c’est un pays où n’entre pas qui veut. Tout se mérite. » pag.50
« …en regardant par-delà la petite vitrine l’orient qui devenait sombre comme un lait d’encre. » pag. 62 
   « Les salauds, les saints, j’en ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… t’es une âme grise, joliment grise, comme nous tous… » Pag. 134
« On tue beaucoup dans une journée, sans même s'en rendre compte vraiment, en pensée et en mots. Au regard de tous ces crimes abstraits, les assassinats véritables sont bien peu nombreux, si l'on y réfléchit. Il n'y a vraiment que dans les guerres que l'équilibre se fait entre nos désirs avariés et le réel absolu. » pag.147
« A parler ainsi des moments lointains, on se donnait l’illusion que tout n’était pas joué et qu’il nous restait une place à prendre dans la grande mosaïque du hasard. » Pag. 150
« J’en arrive à ce matin sordide. A cet arrêt de toutes les pendules. A cette chute infinie. A la mort des étoiles. » Pag.167
C’est curieux, la vie. Ça ne prévient pas. Tout s’y mélange sans qu’on puisse y faire le tri et les moments de sang succèdent aux moments de grâce, comme ça. On dirait que l’homme est un de ces petits cailloux posés sur les routes, qui reste des jours entiers à la même place, et que le coup de pied d’un trimardeur parfois bouscule et lance dans les airs, sans raison. Et qu’est-ce que peut un caillou ? » Pag.169
« Les semaines ont filé, le printemps est revenu. Chaque jour j'allais sur la tombe de Clémence, deux fois. Le matin, et juste avant le soir. Je lui parlais. Je lui racontais les heures de ma vie, comme si elle était toujours à côté de moi, sur le ton de la conversation du quotidien, celle dans laquelle les mots d'amour n'ont pas besoin de grandes décorations et de beaux apprêts pour resplendir comme des louis. » p..221










vendredi 24 mars 2017

Alice Prestint et Federico Podano : commentaire dirigé : Jean-Marie Le Clézio "Désert"







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Federico Podano    III D ESABAC 
  

BAC BLANC : commentaire dirigé.



COMPRÉHENSION

1)   Zora, la propriétaire du magasin, quel type de personnage incarne-t-elle ?
Zora représente le vrai antagoniste dans cet extrait : brutale et impitoyable, elle exploite de jeunes filles abandonnées (qui n’ont personne, donc, qui puisse les défendre) en les obligeants avec la violence à travailler pour à un rythme insoutenable. À travers les yeux de Lalla, qui marque la différence entre sa peau et celle de la « femme pâle », on comprend aussi que Zora est pour elle l’inconnu, le différent.

2)   Quel rôle, la canne, joue-t-elle ?
La canne est l’instrument dont Zora a besoin pour faire vivre les fillettes dans la peur et les empêcher de se révolter contre elle et leurs conditions de travail. En fait, Lalla gagne la liberté quand elle décide de défendre Mina lorsqu’elle est en train d’être frappée, esquive le coup de canne de Zora et ensuite casse la baguette ; par conséquent, on peut dire que cet objet symbolise l’oppression exercée sur les filles.

3)   Comment peut-on expliquer la réaction de Lalla ?
Lalla éprouve une forte pitié pour les autres filles qui travaillent pour Zora : elle ne peut pas supporter qu’elle les frappe et, chaque fois que cela arrive, « elle voudrait crier et frapper à son tour sur Zora ». Comme elle est plus âgée que les autres, elle ne reçoit pas de coups, mais en même temps elle a l’instinct de les protéger et de s’enfuir elle-même de cette situation ; c’est pour cette raison qu’un jour elle n’en peut plus et réagit à la violence de Zora.


INTERPRÉTATION

1)   Dehors, Lalla éprouve un sentiment de liberté. En quoi consiste pour elle le bonheur ?
Dès qu’elle s’est enfuie de l’oppression de Zora, Lalla n’a plus personne qui la force à travailler pendant des heures dans une grande salle sombre et peut enfin se reposer et utiliser son temps comme elle préfère. Le bonheur, donc, consiste à redécouvrir les petits plaisirs qu’offre la nature : le soleil, les mouvements des nuages, le son des guêpes, l’observation des petits animaux et des herbes qui tremblent dans le vent, les bruits minuscules qu’elle avait oubliés.

2)   Lalla affirme ses valeurs et son identité en s’opposant à Zora. Comment s’expriment, tout au long de l’extrait, cette force, cette détermination que Lalla a découvertes en elle ?
Au début, il est évident que Lalla craint Zora : la sensation de son regard sur elle lui suffit pour terminer sa pause de travail et, quand leurs yeux se croisent, elle ressent un choc ; sa colère n’est encore qu’ «une étincelle ». En voyant que la brutalité de Zora n’épargne pas même les filles les plus jeunes, peu à peu son indignation croît et seulement la nécessité d’argent la bloque. C’est l’épisode de Mina, une enfant « toute maigre et chétive », à provoquer enfin la réaction de Lalla : avec une énergie et une détermination nouvelles, qu’on n’aurait pas imaginées au début de l’extrait, elle réussit à arrêter la violence de Zora avec ses mots (« Ne la battez pas ! ») et ses gestes (esquiver et rompre la canne), ce qui lui fait gagner sa liberté.


RÉFLEXION PERSONNELLE

Lalla  se découvre et s’affirme au contact du monde.
Essayez  de  développer ce  thème avec   une réflexion personnelle, en  faisant référence aux  œuvres littéraires que vous avez lues.
(300 mots environ).

       Chacun de sa propre façon, la plupart des hommes partagent la réalité en deux grands univers : l’intérieur et l’extérieur, soi-même et les autres. Et bien que très probablement le monde puisse continuer facilement à vivre sans nous, on ne peut pas vraiment dire le contraire.

       Sans cesse, dès le moment où on sort de chez nous, on est obligés de faire face aux situations les plus différentes pendant qu’on achève nos affaires quotidiennes ; mais enfin, c’est la qualité des interactions avec les autres à déterminer nos pensées, nos émotions, nos découvertes. D’abord, les rencontres constituent donc un processus interminable qui nous change lentement grâce au contact direct avec la réalité en dehors de nous.
       En littérature, la valeur formative de la rencontre est exaltée par de nombreuses œuvres. Un exemple célèbre peut être Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, dont le jeune protagoniste, avec un simple dessin, arrive à démontrer involontairement au narrateur qu’au-delà de son imagination existent autant de possible points de vue que des gens ; en conséquence, un chapeau peut devenir un serpent qui a mangé un éléphant, avec un effort créatif.
       Mais est-ce qu’on peut dire, donc, de pouvoir à un certain point nous isoler et continuer tous seuls notre parcours de croissance personnelle ? Pas vraiment. Même un film ne manque pas de nous emmener dans des lieux inconnus où des personnages vivent, éprouvent des émotions, font des expériences que vraisemblablement on ne connaissait pas. Et de combien d’occasions et de vies on s’est enrichis à la fin d’un livre ? La poétesse Emily Dickinson a passé une grande partie de sa vie en isolement, mais on lui reconnaît un âme extrêmement sensible ; dans une de ses poésies, This is my letter to the World, elle demande aussi au monde de ne pas juger son choix trop durement.

       La seule façon qu’on a de grandir, de découvrir des côtés toujours nouveaux de notre personnalité, c’est de les chercher à l’extérieur de nous, directement ou pas.


Image associée



Alice Prestint    III D ESABAC 
  

BAC BLANC : commentaire dirigé.


COMPRÉHENSION


1.    Zora, la propriétaire du magasin, quel type de personnage incarne-t-elle?

Zora, la propriétaire du magasin, se montre comme l’emblème de l’avidité et de la cruauté. Elle incarne l’idéal du parfait exploiteur, tirant un profit abusif des jeunes filles qui cherchent désespérément à gagner de l’argent pour leurs pauvres familles. Mais Zora est aussi un tyran, exerçant son autorité de façon despotique: elle est capable juste de s’imposer sur les plus faibles avec l’utilisation de la violence. En effet, quand Lalla casse sa canne, “alors c'est la peur qui déforme le visage de la grosse femme”. C'est pour cette raison qu'on peut affirmer que c'est la lâcheté, à côté de la méchanceté, le trait qui la caractérise le plus, comme dit Lalla même (“Lâche! Méchante femme!”).


2.    Quel rôle, la canne, joue-t-elle?

La canne est l’instrument grâce auquel Zora peut légitimer son pouvoir et son autorité sur les filles: elle représente le sceptre de sa tyrannie, sa force, sa puissance. La canne est le seul élément qui peut rendre Zora redoutable aux yeux des jeunes filles “maigres et craintives”, car l’autorité qu'elle exerce sur elles est fondée uniquement sur un aspect: la peur. Et la canne, emblème de la violence, réussit à faire taire les filles et à remplir leurs coeurs de terreur. Quand Zora perd sa canne, son sceptre, elle perd aussi toute autorité, elle n’a plus de légitimité, elle est au même niveau que les filles. Et alors elle expérimente la peur sur soi-même.


3.    Comment peut-on expliquer la réaction de Lalla?

La réaction de Lalla est celle de quelqu'un qui n'en peut plus, de quelqu'un dont le niveau maximum d’endurance a été abondamment dépassé. Lalla, dans un premier moment, cherche à supprimer sa colère à l’intérieur de soi-même, mais à la fin elle sort forte et violente. Peut-être Lalla a-t-elle décidé d'intervenir quand elle a compris qu'être une spectatrice muette d'une injustice est équivalent à la commettre. Peut-être se sentait-elle complice d'un crime pour elle si abominable. Et alors elle a été courageuse, elle a ouvert la bouche et elle a dénoncé l’injustice subie par ses copines, trop craintives pour se révolter contre la dictatrice Zora.



INTERPRÉTATION


1.    Dehors, Lalla éprouve un sentiment de liberté. En quoi consiste pour elle le bonheur?

Dehors, Lalla retrouve le bonheur dans toutes les manifestations de la nature, même dans les plus simples et banales, comme les nuages “qui glissent à l’envers”. La nature peut être sa seule source de bonheur, parce qu'elle est pure, innocente et généreuse: elle produit ses fruits pour les donner aux hommes, sans demander une récompense. Au contraire, les hommes, et dans ce cas spécifique Zora, sont dominés par l’égoïsme et l’avidité, et exploitent les autres pour en tirer un profit personnel. Pour Lalla, le bonheur est étroitement lié à la liberté, qu'elle retrouve seulement dehors, “à la lumière du soleil”, en contraste avec “la grande salle sombre”: la lumière apporte la vie, l’espoir, la liberté, le bonheur; alors que l’obscurité de la salle apporte la douleur, l’oppression, la désespérance, la mort.


2.    Lalla affirme ses valeurs et son identité en s’opposant à Zora. Comment s’expriment, tout au long de l’extrait, cette force, cette détermination que Lalla a découvertes en elle?

Lalla, tout au long de l’extrait, grandit moralement et spirituellement. En effet, d’abord, Lalla n’a pas le courage de contraster Zora; au contraire, elle est victime de l’autorité de la femme (“...elle reprend aussitôt le travail”). Au fur et à mesure, Lalla commence à devenir consciente de l’injustice et, même si elle ne réussit pas encore à se révolter contre Zora, cherche à se venger (“...elle fait de travers quelques noeuds dans le tapis rouge”). À la fin de l’extrait, Lalla réussit à faire sortir toute la force et toute la détermination qu'elle a découvertes en elle et qu'elle ne croyait pas posséder. Elle se révolte, dénonce l’injustice et s'en va, en échappant à l’oppression.



RÉFLEXION PERSONNELLE

Lalla  se découvre et s’affirme au contact du monde.
Essayez  de  développer ce  thème avec   une réflexion personnelle, en  faisant référence aux  œuvres littéraires que vous avez lues. (300 mots environ).

Rencontres: comme Lalla on se découvre et l’on s’affirme au contact du monde.

Le contact de l’homme avec les autres, avec le monde, avec la société, est indispensable: comme dit Aristote, l’homme est un “ζώον πολιτικόν”, un animal social, et celui qui est content dans sa solitude est soit un monstre soit un dieu. Les rencontres qu'on a avec les autres ont la capacité et le but de former notre caractère et de nous changer, pas toujours pour le mieux.
Par exemple, pour Rousseau, aussi bien que pour William Blake, la rencontre avec le monde est source de corruption, contamination et régression. C'est le cas de Frankenstein dans le roman homonyme de Mary Shelley, qui, mis au contact avec la société, apprend à utiliser la violence et à tuer; ou bien c'est le cas de Jugurtha dans Bellum Jugurthinum de Salluste, qui, un fois entré en relation avec l’Empire Romain, s’abandonne à la corruption.
Mais certaines fois, au contraire, les rencontres avec les autres et le contact direct avec le monde peuvent nous faire grandir spirituellement et nous améliorer, en nous rendant plus forts. En effet, les injustices subies, les méchancetés dites pour nous blesser, la cruauté et l’indifférence du monde à nos souffrances, l’envie des autres pour ce que nous avons, sont tous des éléments qui nous permettent de découvrir à l’intérieur de nous-mêmes une force que nous ne pensions pas avoir. Et alors nous apprenons à nous défendre, à nous révolter contre les injustices, à nous lever, après une chute, encore plus forts et plus prêts à nous battre dans la grande jungle de la société.





dimanche 5 mars 2017

Alice Prestint et Federico Podano : Le commentaire dirigé, comment le faire ?










        Émigrée à Marseille, Lalla, descendante des hommes bleus du désert, prend la défense des petites filles qu’exploite Zora, une femme avide.

       Lalla s'assoit, et commence le travail. Pendant plusieurs heures, elle travaille dans la grande salle sombre, en faisant des gestes mécaniques avec ses mains. Au début, elle est obligée de s'arrêter parce que ses doigts se fatiguent, mais elle sent sur elle le regard de la grande femme pâle, et elle reprend aussitôt le travail. Elle sait que la femme pâle ne lui donnera pas de coups de baguette, parce qu'elle est plus âgée que les autres filles qui travaillent. Quand leurs regards se croisent, cela fait comme un choc au fond d'elle, et il y a une étincelle de colère dans les yeux de Lalla. Mais la grosse femme vêtue de noir se venge sur les plus petites, celles qui sont maigres et craintives comme des chiennes, les filles de mendiants, les filles abandonnées qui vivent toute l'année dans la maison de Zora, et qui n'ont pas d'argent. Dès qu'elles ralentissent leur travail, ou si elles échangent quelques mots en chuchotant, la grosse femme pâle se précipite sur elles avec une agilité surprenante, et elle cingle leur dos. Lalla serre les dents, elle penche sa tête vers le sol pour ne pas voir ni entendre, parce qu'elle voudrait crier et frapper à son tour sur Zora. Mais elle ne dit rien à cause de l'argent qu'elle doit ramener à la maison pour Aamma. Seulement, pour se venger, elle fait de travers quelques nœuds dans le tapis rouge.
       Le jour suivant, pourtant, Lalla n'en peut plus. Comme la grosse femme pâle recommence à donner des coups de canne à Mina, une petite fille de dix ans à peine, toute maigre et chétive, parce qu'elle avait cassé sa navette, Lalla se lève et dit froidement :
"Ne la battez plus !"
Zora regarde un moment Lalla, sans comprendre. Son visage gras et pâle a pris une telle expression de stupidité que Lalla répète :
"Ne la battez plus !"
       Tout à coup le visage de Zora se déforme, à cause de la colère. Elle donne un violent coup de canne à la figure de Lalla, mais la baguette ne la touche qu'à l'épaule gauche, parce que Lalla a su esquiver le coup.
"Tu vas voir si je vais te battre !" Crie Zora, et son visage est maintenant un peu coloré.
"Lâche ! Méchante femme !"
     Lalla empoigne la canne de Zora et elle la casse sur son genou. Alors c'est la peur qui déforme le visage de la grosse femme. Elle recule, en bégayant :
"Va-t'en ! Va-t'en ! Tout de suite ! Va-t'en !"
       Mais déjà Lalla court à travers la grande salle, elle bondit au-dehors, à la lumière du soleil ; elle court sans s'arrêter, jusqu'à la maison d'Aamma. La liberté est belle. On peut regarder de nouveau les nuages qui glissent à l'envers, les guêpes qui s'affairent autours des petits tas d'ordures, les lézards, les caméléons, les herbes qui tremblotent dans le vent. Lalla s'assoit devant la maison, à l'ombre du mur de planches, et elle écoute avidement tous les bruits minuscules. Quand Aamma revient, vers le soir, elle lui dit simplement :
"Je n'irai plus travailler chez Zora, plus jamais."
       Aamma la regarde un instant, mais elle ne dit rien.
       C’est à partir de ce jour-là que le choses ont changé réellement pour Lalla, ici, à la Cité.


 
Jean-Marie Le Clézio, Désert, 1980, Éd. Gallimard