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samedi 11 juillet 2015

J.-K. Huysmans " En rade"






Être en rade en français signifie  être bloqué, pris en  piège,

   Jacques Marles   est le protagonsite de ce roman énigmatique

où le  rêve,  la neurasthénie  de sa femme Louise et le souvenir

 de certaines lectures bibliques anticipent l'avenir de l'écrivain 

aussi bien que certains thèmes freudiens et surréalistes.



EN RADE




Le rêve de jacques

Il s'appliquait à engourdir ses angoisses par des occupations mécaniques et vaines; il compta les losanges du panneau, constatant avec soin les morceaux rapportés du papier de tenture dont les dessins ne joignaient pas; soudain un phénomène bizarre se produisit: les bâtons verts des treilles ondulèrent, tandis que le fond saumâtre du lambris se ridait tel qu'un cours d'eau.Et ce friselis de la cloison jusqu'alors immobile s'accentua; le mur, devenu liquide, oscilla, mais sans s'épandre; bientôt, il s'exhaussa, creva le plafond, devint immense, puis ses moellons coulants s'écartèrent et une brèche énorme s'ouvrit, une arche formidable sous laquelle s'enfonçait une route.Peu à peu, au fond de cette route, un palais surgit qui se rapprocha, gagna sur les panneaux, les repoussant, réduisant ce porche fluide à l'état de cadre, rond comme une niche, en haut, et droit, en bas.Et ce palais qui montait dans les nuages avec ses empilements de terrasses, ses esplanades, ses lacs enclavés dans des rives d'airain, ses tours à collerettes de créneaux en fer, ses dômes papelonnés* d'écailles, ses gerbes d'obélisques aux pointes couvertes ainsi que des pics de montagne d'une éternelle neige, s'éventra sans bruit, puis s'évapora, et une gigantesque salle apparut pavée de porphyre, supportée par de vastes piliers aux chapiteaux fleuronnés de coloquintes de bronze et de lys d'or. Derrière ces piliers, s'étendaient des galeries latérales, aux dalles de basalte bleu et de marbre, aux solivages de bois d'épine et de cèdre, aux plafonds caissonnés*, dorés comme des châsses; puis, dans la nef même, au bout du palais arrondi tel que les chevets à verrières des basiliques, d'autres colonnes s'élançaient en tournoyant jusqu'aux invisibles architraves d'un dôme, perdu, comme exhalé, dans l'immesurable fuite des espaces.
Autour de ces colonnes réunies entre elles par des espaliers de cuivre rose, un vignoble de pierreries se dressait en tumulte, emmêlant des cannetilles d'acier, tordant des branches dont les écorces de bronze suaient de claires gommes de topazes et des cires irisées d'opales. Partout grimpaient des pampres découpés dans d'uniques pierres; partout flambait un brasier d'incombustibles ceps, un brasier qu'alimentaient les tisons minéraux des feuilles taillées dans les lueurs différentes du vert, dans les lueurs vert-lumière de l'émeraude, prasines* du péridot*, glauques de l'aigue-marine, jaunâtres du zircon*, céruléennes* du béryl*; partout, du haut en bas, aux cimes des échalas, aux pieds des tiges, des vignes poussaient des raisins de rubis et d'améthystes, des grappes de grenats et d'amaldines*, des chasselas de chrysoprases, des muscats gris d'olivines et de quartz, dardaient de fabuleuses touffes d'éclairs rouges, d'éclairs violets, d'éclairs jaunes, montaient en une escalade de fruits de feu dont la vue suggérait la vraisemblable imposture d'une vendange prête à cracher sous la vis du pressoir un moût éblouissant de flammes ! Çà et là, dans le désordre des frondaisons et des lianes, ces ceps fusaient, à toute volée, se rattrapant par leurs vrilles à des branches qui formaient berceau et au bout desquelles se balançaient de symboliques grenades dont les hiatus carminés d'airain caressaient la pointe des corolles phalliques jaillies du sol. Cette inconcevable végétation s'éclairait d'elle-même; de tous côtés, des obsidianes* et des pierres spéculaires incrustées dans des pilastres, réfractaient, en les dispersant, les lueurs des pierreries qui, réverbérées en même temps par les dalles de porphyre, semaient le pavé d'une ondée d'étoiles. Soudain la fournaise du vignoble, comme furieusement attisée, gronda; le palais s'illumina de la base au faîte, et soulevé sur une sorte de lit, le Roi parut, immobile dans sa robe de pourpre, droit sous ses pectoraux d'or martelé, constellés de cabochons, ponctués de gemmes, la tête couverte d'une mitre turriculée, la barbe divise* et roulée en tube, la face d'un gris vineux de lave, les pommettes osseuses, en saillie sous des yeux creux. Il regardait à ses pieds, perdu dans un rêve, absorbé par un litige d'âme, las peut-être de l'inutilité de la toute-puissance et des inaccessibles aspirations qu'elle fait naître; dans son oeil pluvieux, couvert tel qu'un ciel bas, l'on sentait la disette de toute joie, l'abolition de toute douleur, l'épuisement même de la haine qui soutient et de la férocité dont le régal continué s'émousse. entement enfin, il leva la tête et vit, devant un vieillard au crâne en oeuf, aux yeux forés de travers sur un nez en gourde, aux joues sans poils, granulées ainsi qu'une chair de poule et molles, une jeune fille debout, inclinée, haletante et muette. Elle avait la tête nue et ses cheveux très blonds pâlis par des sels et nuancés par des artifices de reflets mauves coiffaient son visage comme d'un casque un peu enfoncé, couvrant le sommet de l'oreille, descendant tel qu'une courte visière sur le haut du front. Le cou dégagé restait nu, sans un bijou, sans une pierre, mais, des épaules aux talons, une étroite robe la précisait, serrant les bulles timorées de ses seins, affûtant leurs pointes brèves, lignant les ambages ondulés du torse, tardant aux arrêts des hanches, rampant sur la courbe exiguë du ventre, coulant le long des jambes indiquées par cette gaine et rejointes, une robe d'hyacinthe d'un violet bleu, ocellée comme une queue de paon, tachetée d'yeux aux pupilles de saphir montées dans des prunelles en satin d'argent. Elle était petite, à peine développée, presque garçonnière, un tantinet dodue, très amenuisée, toute frêle; ses yeux bleus flore étaient reculés vers les tempes par des tirets de teinture lilas et estompés en dessous pour les faire fuir; ses lèvres fardées crépitaient dans une pâleur surhumaine, dans une pâleur définitive acquise par un décolorement* voulu du teint; et la mystérieuse odeur qui émanait d'elle, une odeur aux âmes liées et discernables, expliquait ce blanc subterfuge par les pouvoirs des parfums de décomposer les pigments de la peau et d'altérer pour jamais le tissu du derme.
Cette odeur flottait autour d'elle, l'auréolait, pour ainsi dire, d'un halo d'arômes, s'évaporait de sa chair par bouffées tantôt agiles et tantôt lourdes. Sur une première couche de myrrhe, au relent résineux et brusque, aux effluences amères presque hargneuses, à la senteur noire, une huile de cédrat s'était posée, impatiente et fraîche, un parfum vert, qu'arrêtait la solennelle essence du baume de Judée dont la nuance fauve dominait, à son tour contenue, comme asservie, par les rouges émanations de l'oliban.
Ainsi debout dans sa robe égrenée de flammes bleues, imbibée d'effluves, les bras ramenés derrière le dos, la nuque un peu renversée sur le cou tendu, elle demeurait immobile mais, par instants, des frissons passaient sur elle et les yeux de saphir tremblaient, en pétillant, dans leurs prunelles d'étoffe remués par la hâte des seins. Alors l'homme à la tête glabre, au crâne en oeuf, s'approcha d'elle, des deux mains saisit la robe qui glissa et la femme jaillit, complètement nue, blanche et mate, la gorge à peine sortie, cerclée autour du bouton d'une ligne d'or, les jambes fuselées, charmantes, le ventre gironné d'un nombril glacé d'or, moiré au bas comme les cheveux de reflets mauves. Dans le silence des voûtes, elle fit quelques pas, puis s'agenouilla et la pâleur inanimée de sa face s'accrut encore.
Reflété par le porphyre des dalles, son corps lui apparaissait tout nu; elle se voyait, telle qu'elle était, sans étamine, sans voile, sous le regard en arrêt d'un homme; le respect épeuré qui, tout à l'heure, la faisait frémir devant le muet examen d'un Roi, la détaillant, la scrutant avec une savourante* lenteur, pouvant, s'il la congédiait d'un geste, insulter à cette beauté que son orgueil de femme jugeait indéfectible et consommée, presque divine, se changeait en la pudeur éperdue, en l'angoisse révoltée d'une vierge livrée aux mutilantes caresses du maître qu'elle ignore. La transe d'une irréparable étreinte, rudoyant sa peau anoblie par les baumes, broyant sa chair intacte, descellant, violant, le ciboire fermé de ses flancs, et, surgissant plus haut que la vanité du triomphe, le dégoût d'un ignoble holocauste, sans attache d'un lendemain peut-être, sans balbuties d'un personnel amour leurrant par d'ardentes simagrées d'âme la douleur corporelle d'une plaie, l'anéantirent; — et la posture qu'elle gardait écartant ses membres, elle aperçut devant elle, dans la glace du pavé noir, les couronnes d'or de ses seins, l'étoile d'or de son ventre et sous sa croupe géminée, ouverte, un autre point d'or. L'oeil du Roi vrilla cette nudité d'enfant et lentement il étendit vers elle la tulipe en diamant de son sceptre dont elle vint, défaillante, baiser le bout. Il y eut un vacillement dans l'énorme salle; des flocons de brume se déroulèrent, ainsi que ces anneaux de fumée qui, à la fin des feux d'artifice, brouillent les trajectoires des fusées et dissimulent les paraboles en flammes des baguettes; et, comme soulevé par cette brume, le palais monta s'agrandissant encore, s'envolant, se perdant dans le ciel, éparpillant, pêle-mêle, sa semaille* de pierreries dans le labour noir où scintillait, là-haut, la fabuleuse moisson des astres. Puis, peu à peu, le brouillard se dissipa; la femme apparut, renversée, toute blanche, sur les genoux de pourpre, le buste cabré sous le bras rouge qui la tisonnait. 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un grand cri rompit le silence, se répercuta sous les voûtes.

— Hein ? quoi !
La chambre était noire comme un cul de four. — Jacques restait abasourdi, le cœur battant, le bras pétri par des mains crispées. Il écarquillait les yeux dans l'ombre; le palais, la femme nue, le Roi, tout avait disparu.






Jacques et Louise Marles sont ruinés. Pour fuir leurs créanciers, ils partent en Brie, dans un château dont Antoine, l’oncle de Louise, a la garde. Arrivés sur place, ils constatent que le château de Lourps est une ruine battue par les vents et hantée par les chats-huants. La promesse du repos et du réconfort s’éloigne rapidement. Aux tracas parisiens se substituent les misères provinciales.Antoine et Norine, sa femme, sont des paysans filous, âpres au gain, avares et malhonnêtes. Ils ne voient en Louise et Jacques que des Parisiens à rançonner. Ressassant leur pauvreté et égrenant la liste de leurs prétendus malheurs paysans, ils incarnent l’image populaire des provinciaux rustres et malappris. Leur langage à lui seul, entre patois et jurons, se veut l’illustration de leur caractère grossier. Étymologiquement, Jacques est l’un d’eux par son prénom, mais tout son être se révolte et se rebiffe : pour lui, il est impensable de s’assimiler à cette population frustre. Et pourtant, dans sa solitude exacerbée, il croit trouver un plaisir à la compagnie des navrants paysans.Dès le début du séjour, Jacques est traversé de rêves et d’hallucinations qui le laissent épuisé. « Il tenta de s’analyser, s’avoua qu’il se trouvait dans un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison, dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour. » (p.76) Des heures entières, Jacques revit les songes qui ont occupé son esprit : « l’insondable énigme du Rêve le hantait. » (p.78) C’est ainsi qu’il occupe de mornes journées. Jacques s’ennuie maladivement : plus sa mélancolie s’aggrave, plus l’ennui se fait prégnant et cet ennui entraîne une mélancolie toujours plus profonde. Mais, à l’inverse de l’illustre Des Esseintes, héros du précédent roman de Huysmans, Jacques n’a pas de fortune pour tenter de tromper l’ennui. Sa misère lui est une douleur supplémentaire, une barrière à un hypothétique bonheur. Le château en ruines est propre aux fantasmagories les plus hideuses et aux suppositions les plus baroques. Son immensité délabrée et ses mystères insondés ont quelque chose de gothique qui cède finalement au pathétique le plus profond. Nul secret et nulle merveille en ces murs poussiéreux, le château n’est qu’une bâtisse aussi vide que l’âme de Jacques, une incarnation architecturale du taedium vitae. À l’instar de Jacques qui se laisse glisser dans une mélancolie néfaste, le château de Lourps rend les armes devant le temps et les hommes. Les ténébreux songes de Jacques ne sont finalement que l’écho de ses promenades vaines dans les couloirs du triste manoir. « Les cauchemars de Jacques étaient patibulaires et désolants, laissaient dès le réveil, un funèbre impression qui stimulait la mélancolie des pensées déjà lasses de se ressasser, à l’état de veille, dans le milieu de ce château vide. » (p. 199)
Dans la solitude et l’indigence campagnarde, la maladie de nerfs de Louise s’aggrave. Et le couple se délite inexorablement. L’épouse refuse sa couche à l’époux et l’homme s’exaspère de cette chasteté forcée autant qu’il s’énerve de ne plus désirer sa femme. « Ce séjour à Lourps aura vraiment eu de bien heureuses conséquences ; il nous aura mutuellement initiés à l’abomination de nos âmes et de nos corps. » (p. 211) À cela s’ajoutent les terreurs causées par le manque d’argent et les angoisses des comptes qui laissent la bourse de plus en plus vide. Pour Jacques et son épouse, ce séjour en province n’aura rien résolu. Le retour à Paris, espéré et idéalisé, porte à peine la promesse de lendemains meilleurs. « Ce départ ferait-il taire la psalmodie de ses pensées tristes et décanterait-il cette détresse d’âme dont il accusait la défection de sa femme d’être la cause ? Il sentait bien qu’il ne pardonnerait pas aisément à Louise de s’être éloignée de lui au moment où il aurait voulu se serrer contre elle. » (p. 211) Dans ce roman, Huysmans s’essaie au symbolisme et à la transcription du rêve. Une nouvelle fois, il fait montre d’une remarquable puissance d’évocation dans ses descriptions : entre hypotyposes et ekphrasis, elles ne laissent rien au hasard et le lecteur n’est privé d’aucun détail. Dans Là-bas, Huysmans faisait s’élever les murs à partir de ruines, ici il fait tomber les murs et révèle les ruines à venir. L’opposition Paris/province est savoureuse, mais ce roman m’a assez rapidement lassée et je l’ai achevé sans plaisir. Si j’ai retrouvé la belle plume de Huysmans, j’ai le sentiment qu’il s’est écouté écrire : bien que l’auteur propose des phrases sublimes, il aurait pu faire l’économie de quelques formulations, voire de quelques pages.






jeudi 4 juin 2015

MATHAEUS GRUNEWALD "le plus forcené des peintre selon Joris-Karl Huysmans




Je me suis remis à la lecture de Huysmans ...







La révélation de ce naturalisme, Durtal l'avait eue, l'an passé, alors 
qu'il était moins qu'aujourd'hui pourtant excédé par l'ignominieux 
spectacle de cette fin de siècle. C'était en Allemagne, devant une 
crucifixion de Mathaeus Grünewald. 
Et il frissonna dans son fauteuil et ferma presque douloureusement 
les yeux. Avec une extraordinaire lucidité, il revoyait ce tableau, là, 
devant lui, maintenant qu'il l'évoquait; et ce cri d'admiration qu'il 
avait poussé, en entrant dans la petite salle du musée de Cassel, il le 
hurlait mentalement encore, alors que, dans sa chambre, le Christ se 
dressait, formidable, sur sa croix, dont le tronc était traversé, en 
guise de bras, par une branche d'arbre mal écorcée qui se courbait, 
ainsi qu'un arc sous le poids du corps. "
Cette branche semblait prête à se redresser et à lancer par pitié, loin 
de ce terroir d'outrages et de crimes, cette pauvre chair que 
maintenaient, vers le sol, les énormes clous qui trouaient les pieds. 
Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ 
paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies 
enroulées des muscles. L'aisselle éclamée craquait; les mains 
grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient 
quand même, dans un geste confus de prières et de reproches; les 
pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs; le torse était rayé de 
cercles de douves par la cage divulguée des côtes; les chairs 
gonflaient, salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces, 
mouchetées comme de coups d'aiguilles par les pointes des verges 
qui, brisées sous la peau, la lardaient encore, çà et là, d'échardes. 
L'heure des sanies était venue; la plaie fluviale du flanc 
ruisselait plus épaisse, inondait la hanche d'un sang pareil au 
jus foncé des mûres; des sérosités rosâtres, des petits laits, des 
eaux semblables à des vins de Moselle gris, suintaient de la 
poitrine, trempaient le ventre au-dessous duquel ondulait le 
panneau bouillonné d'un linge; puis, les genoux rapprochés de 
force heurtaient leurs rotules, et les jambes tordues s'évidaient 
jusqu'aux pieds qui, ramenés l'un sur l'autre, s'allongeaient, 
poussaient en pleine putréfaction, verdissaient dans des flots 
de sang. Ces pieds spongieux et caillés étaient horribles; la 
chair bourgeonnait, remontait sur la tête du clou et leurs doigts 
crispés contredisaient le geste implorant des mains, 
maudissaient, griffaient presque, avec la corne bleue de leurs 
ongles, l'ocre du sol, chargé de fer, pareil aux terres 
empourprées de la Thuringe. 
Au-dessus de ce cadavre en éruption, la tête apparaissait, 
tumultueuse et énorme; cerclée d'une couronne désordonnée 
d'épines, elle pendait, exténuée, entrouvrait à peine un œil hâve 
où frissonnait encore un regard de douleur et d'effroi; la face 
était montueuse, le front démantelé, les joues taries; tous les 
traits renversés pleuraient, tandis que la bouche descellée riait 
avec sa mâchoire contractée par des secousses tétaniques, 
atroces. 
Le supplice avait été épouvantable, l'agonie avait terrifié 
l'allégresse des bourreaux en fuite.
Maintenant, dans le ciel d'un bleu de nuit, la croix paraissait se 
tasser, très basse, presque au ras du sol, veillée par deux figures qui 
se tenaient de chaque côté du Christ : - l'une, la Vierge, coiffée d'une 
capuce d'un rose de sang séreux, tombant en des ondes pressées sur 
une robe d'azur las à longs plis, la Vierge rigide et pâle, bouffie de 
larmes qui, les yeux fixes, sanglote, en s'enfonçant les ongles dans 
les doigts des mains; - l'autre, saint Jean, une sorte de vagabond, de 
rustre basané de la Souabe, à la haute stature, à la barbe frisottée en 
de petits copeaux, vêtu d'étoffes à larges pans comme taillées dans 
de l'écorce d'arbre, d'une robe écarlate, d'un manteau jaune 
chamoisé, dont la doublure, retroussée près des manches, tournait au 
vert fiévreux des citrons pas mûrs. Epuisé de pleurs, mais plus 
résistant que Marie brisée et rejetée quand même debout, il joint les 
mains en un élan, s'exhausse vers ce cadavre qu'il contemple de ses 
yeux rouges et fumeux et il suffoque et crie, en silence, dans le 
tumulte de sa gorge sourde. 
Ah! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on 
était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, 
l'Eglise adopte ! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des Riches, 
l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux 
mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que 
depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ 
de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le 
Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce 
qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, 
les formes les plus abjectes. 
C'était le Christ des Pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus 
misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux 
mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels 
s'acharne la lâcheté de l'homme; et c'était aussi le plus humain des 
Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le 
Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle 
n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il 
avait dû, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des 
cris d'enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile. 
Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la 
Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens; et, 
obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa 
Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les 
coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces 
maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs 
d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, 
crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, 
bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, 
jusqu'à l'ignominie de la pourriture, jusqu'à la dernière avanie 
du pus ! 
Certes, jamais le naturalisme ne s'était encore évadé dans des 
sujets pareils; jamais peintre n'avait brassé de la sorte le 
charnier divin et si brutalement trempé son pinceau dans les 
plaques des humeurs et dans les godets sanguinolents des 
trous. C'était excessif et c'était terrible. Grünewald était le plus 
forcené des réalistes; mais à regarder ce Rédempteur de 
vadrouille, ce Dieu de morgue, cela changeait. De cette tête 
exulcérée filtraient des lueurs; une expression surhumaine 
illuminait l'effervescence des chairs, l'éclampsie des traits. 
Cette charogne éployée était celle d'un Dieu, et, sans auréole, 
sans nimbe, dans le simple accoutrement de cette couronne 
ébouriffée, semée de grains rouges par des points de sang, 
Jésus apparaissait, dans sa céleste Supéressence, entre la
 Vierge, foudroyée, ivre de pleurs, et le saint Jean dont les yeux
calcinés ne parvenaient plus à fondre des larmes. 
Ces visages d'abord si vulgaires resplendissaient, transfigurés par 
des excès d'âmes inouïes. Il n'y avait plus de brigand, plus de 
pauvresse, plus de rustre, mais des êtres supraterrestres auprès d'un 
Dieu. 
Grünewald était le plus forcené des idéalistes. Jamais peintre n'avait 
si magnifiquement exalté l'altitude et si résolument bondi de la cime 
de l'âme dans l'orbe éperdu d'un ciel. Il était allé aux deux extrêmes 
et il avait, d'une triomphale ordure, extrait les menthes les plus fines 
des dilections, les essences les plus acérées des pleurs. Dans cette 
toile, se révélait le chef-d'œuvre de l'art acculé, sommé de rendre 
l'invisible et le tangible, de manifester l'immondice éplorée du corps, 
de sublimer la détresse infinie de l'âme. 
Non, cela n'avait d'équivalent dans aucune langue. En littérature, 
certaines pages d'Anne Emmerich sur la Passion se rapprochaient, 
mais atténuées, de cet idéal de réalisme surnaturel et de vie véridique 
et exsurgée. Peut-être aussi certaines effusions de Ruysbrœck 
s'élançant en des jets géminés de flammes blanches et noires, 
rappelaient-elles, pour certains détails, la divine abjection de 
Grünewald et encore non, cela restait unique, car c'était tout à la fois 
hors de portée et à ras de terre. 
Mais alors..., se dit Durtal, qui s'éveillait de sa songerie, mais alors, 
si je suis logique, j'aboutis au catholicisme du Moyen Age, au 
naturalisme mystique; ah non, par exemple, et si pourtant ! "


Huysmans, Là-bas, 
Le roman de Durtal, 1999 
ED Bartillat pp.28-31.






dimanche 3 mai 2015

Michel Houellebecq "Soumission" ...







"C'est la soumission" dit doucement Rediger,
 "L'idée renversante et simple
jamais exprimer au paravant 
avec cette force, que le sommet du bonheur humain
 réside dans la soumission la plus absolue"


Il m'a fallu lire 260 pages pour retrouver le titre de ce roman, 
Trois thèmes majeurs propose cet intéressant bouquin :
La thèse sur Joris-Karl Huysmans, ou la sortie du tunnel, qui anticipe déjà, dans son  titre,  le coté politique dominant, la  Présidence de la République et les mouvements identitaires  et enfin les relations avec les femmes  du narrateur.
J'avoue tout de suite que  la partie la plus intéressante est celle concernant Huysmans, plusieurs références à ce dandy reviennent dans l'histoire:  Il suffirait de signaler la citation en exergue


Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ; la maîtrise partait ; l’église allait se cloreJ’aurais bien  tâcher de prierse dit-il ; cela eût mieux valu que de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise ; mais prier ? Je n’en ai pas le désir ;je suis hanté par le catholicismegrisé par son atmosphère d’encens et de cireje rôde autour de luitouché jusqu’aux larmes par ses prièrespressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et par ses chantsJe suis bien dégoûtéde ma viebien las de moimais de  à mener une autre existence il y a loin !Et puis… et puis… si je suis perturbé dans les chapellesje redeviens inému et sec dès que j’en sorsAu fondse dit-ilen se levant et en suivant les quelques personnes qui se dirigeaientrabattues par le suisse vers une porteau fond,j’ai le cœur racorni et fumé par les nocesje ne suis bon à rien.

On dirait que les rites catholiques anticipent la vague musulmane, mais bien évidemment la question posée dans le roman n'est pas  sur la foi, mais sur le pouvoir islamique, ce qui  a permis à son auteur un succès considérable dès sa sortie, d'autant plus que  le livre de Michel Houellebecq est sorti par un curieux hasard au moment des tragiques événements de Charlie Hebdo. 


Pourtant, c'est la reprise du leitmotiv décadent  qui met en  correspondance   François, le narrateur, personnage neurasténique



et la névrose de Des Esseintes, ce qui met en relief une analyse de notre  époque qui  peut  bien se représenter comme une nouvelle  décadance.











“Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d'entrer en contact avec l'esprit d'un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu'on ne le fait devant une feuille vide, s'adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu'il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l'auteur, l'originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c'est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu'il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l'essentiel est qu'il écrive et qu'il soit, effectivement, présent dans ses livres" Somission p.13 




samedi 8 novembre 2014

Joris-Karl Huysmans "Le hareng saur"



 Il est midi et demi...

préparez vos plats!
Le hareng saur



Ta robe, ô hareng, c'est la palette des soleils couchants, 
la patine du vieux cuivre, le ton d'or bruni des cuirs de
Cordoue,
les teintes de santal et de safran des feuillages 
d'automne ! 



Ta tête, ô hareng, flamboie comme un casque d'or, et l'on 
dirait
 de tes yeux des clous noirs plantés dans des cercles
de cuivre ! 



Toutes les nuances tristes et mornes, toutes les nuances 

rayonnantes et gaies amortissent et illuminent tour à tour 

ta  robe d'écailles. 



A côté des bitumes, des terres de Judée et de Cassel,
des 
ombres brûlées et des verts de Scheele, des bruns Van Dyck 

et des bronzes florentins, des teintes de rouille et de 
feuille morte,
resplendissent, de tout leur éclat, les ors
verdis, les ambres jaunes,
les orpins, les ocres de ru, 
les chromes, les oranges de mars ! 



Ô miroitant et terne enfumé, quand je contemple ta cotte 
de 
mailles,  je pense aux tableaux de Rembrandt, je revois
ses 
têtes superbes,  ses chairs ensoleillées, ses scintillements 
de bijoux sur le velours  noir ; je revois ses jets de lumière
 dans la nuit, ses traînées de poudre d'or dans 
l'ombre,
 ses éclosions de soleils sous les noirs arceaux !