Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes
jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le
vague n’exclut pas l’intensité ; et il n’est pas de pointe plus acérée que
celle de l’Infini.
Grand délice que celui de noyer
son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence,
incomparable chasteté de l’azur ! une petite voile frissonnante à l’horizon, et
qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie
monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles
(car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent,
dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes,
sans déductions.
Toutefois, ces pensées, qu’elles
sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses.
L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs
trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du
ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer,
l’immuabilité du spectacle me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir,
ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale
toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil !
L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.
"La vérité se tient tantôt ici, tantôt là , assise sur une pierre au bord du chemin, attendant que nous la rencontrions" (p.206)
Hans Thoma Un chant dans la nature
J'ai découvert Les Enfants Jérominegrâce à l'excellent article Et Dieu s'absenta de Philippe Claudel dans "Le Magazine littéraire" de juillet-août 2016 dans lequel l'écrivain montre comment Wiechert pose la grande question d'un Dieu mauvais ou d'un Dieu indifférent.
Comme souligne le traducteur Félix Bertaux dans l'introduction de la nouvelle édition, en Livre de Poche, Ernst Wiechert ne veut pas rivaliser avec Thomas Mann,il " n'entend représenter que "les petits gens" dont l'inspiration foncièrement religieuse ne s'accomode pas du pouvoir temporel. Tout en rendant à César ... ce qui est à César, ils cherchent à rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Mais leur dieu même est un dieu en devenir avec lequel ils sont en lutte, un Jéhovah farouche qui, comme les hommes au pouvoir, sème le monde de ruines, et c'est aussi contre lui qu'ils protestent; c'est lui qu'il leur faut réinventer, reformer chaque jour selon la tradition de leurs églises."
Un souffle grandiose et bouleversant émane de ce chef-d'oeuvre, qui m'a rappelé "Le jeu des perles de verre" de Hermann Hesse, remarquables les pages dédiées à "l'enfant prodige" jouant du piano (p.25) capable de "remuer le monde", thème majeur le long de tout le roman avec le celui d'un humanisme camusien "Il croyait savoir qu'il était appelé à servir et non à dominer. Il portait un héritage de toutes les générations et la pluspart des traces se perdaient dans la nuit; mais c'est son père qui lui avait légué le grand, le plus grave héritage: l'amour des hommes"
Comment ne pas penser aux Misérables, à JeanValjean ?
Résumé
À Sowirog, un
village aux frontières orientales de l’Allemagne, entre lac, bois et
tourbières, la vie est simple et laborieuse, illuminée par la Bible. Mais, dans
ce xxe siècle naissant, c’est vers la guerre, l’esprit de vengeance et la folie
du nazisme que s’achemine le monde. Les sept enfants Jéromine auront à le
découvrir. L’un d’entre eux, Jons Ehrenreich (Honoré = riche en honneur), futur médecin, épris de savoir et
de justice, s’inclinera néanmoins devant la sagesse ancestrale, celle du
travail et de l’humilité, face au mystère du destin dans un monde hanté par la
mort.
Au rythme des
moissons et des chorals luthériens, des noces comme des enterrements, Wiechert
raconte les existences laborieuses mais dignes de ces charbonniers, forestiers
et pêcheurs. « Ils ne lisaient pas de journaux et ce qui se passait dans le
district ou dans le monde ne venait à leur connaissance que par la bouche de
l'instituteur, qui était leur Moïse dans le désert. Il s'en était bien trouvé
certains, parmi eux, que le vide de leur existence avait poussés au désespoir
et qui passaient leurs journées à boire, en cachette ou sans vergogne. D'autres
encore qui fermaient leurs cœurs remplis de haine et d'amertume, des
misanthropes qui se dressaient, durs et froids, comme d'impitoyables juges,
contre leurs enfants effarés, et qu'on ne revoyait plus lorsqu'à midi la cloche
de l'école avait sonné. Cependant la plupart d'entre eux étaient remplis de la
sagesse des pauvres et des solitaires, renfermés sans aigreur dans leur monde.
»
La troisième partie de ce livre, c'est l'histoire qui l'a écrite en gros et terrifiant caractères, et il n'est permis à aucune fiction de projeter sur cette horreur le reflet lumineux de l'art transfigurateur.
Bornons-nous donc à laisser rentrer silencieusement ces êtres agissants et souffrants dans le coeur d'où ils sont un jour sortis. Le sable de Sowirog recouvrira leurs yeux éteints et nous ne savons encore quel avenir Dieu lui réserve en ses conseils, à ce sable de Sowirog.
Sans plus parler accordons-leur ceci : le repos à tous ceux qui dorment, la paix à tous ceux qui sont morts.
Après des études de journalisme au Caire, où elle est née, Andée Chedid s'installe à Paris en 1946 et se consacre à l'écriture. Elle est l'auteure de nombreux romans et nouvelles ( Le Message en 2000), de pièces de théâtre, , de poèmes (Fêtes et Lubies en 1979).
Elle reçoit le prix Goncourt de la poésie en 2002.
Dans La vie voyage, Andrée Chedid oppose le voyage dans l'espace au périple de la vie: aucune odyssée ne pourra jamais égalée l'aventure humaine, qui se révèle d'une richesse infinie.
Ce poème est tout particulièrement un hymne à la vie donnant la vie, à la naissance d'un enfant, expérience autrement plus intense que l'exploration du monde.