jeudi 11 février 2016

Pierre de Marbeuf Recueil des vers "Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage"




SAINT-HONORAT   CZ

Et la mer et l'amour ...


Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer,
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.


Pierre de Marbeuf   Recueil des vers





Pierre Bonnard Méditerranée 


mardi 9 février 2016

Paul Verlaine : "Marine", "La lune blanche", "Sur les eaux"






Marine


L'Océan sonore
Palpite sous l'oeil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu'un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D'un long zigzag clair,

Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu'au firmament,
Où l'ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement. 







La lune blanche








La lune blanche
Luit dans les bois;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée...


Ô bien-aimée.


L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure...


Rêvons, c’est l’heure.


Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise...


C’est l’heure exquise.



Analyse









Sur les eaux


Je ne sais pourquoi 

 Mon esprit amer 
D'une aile inquiète et folle vole sur la mer. 
 Tout ce qui m'est cher,
 D'une aile d'effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?


 Mouette à l'essor mélancolique, 
 Elle suit la vague, ma pensée, 
 À tous les vents du ciel balancée,
 Et biaisant quand la marée oblique 
 Mouette à l'essor mélancolique.


 Ivre de soleil 
 Et de liberté, 
Un instinct la guide à travers cette immensité.
 La brise d'été
 Sur le flot vermeil
 Doucement la porte en un tiède demi-sommeil. 


 Parfois si tristement elle crie 
 Qu'elle alarme au loin le pilote, 
 Puis au gré du vent se livre et flotte 
 Et plonge, et l'aile toute meurtrie 
 Revole, et puis si tristement crie ! 


 Je ne sais pourquoi 
 Mon esprit amer
 D'une aile inquiète et folle vole sur la mer
. Tout ce qui m'est cher, 
 D'une aile d'effroi 
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?  

Analyse








lundi 8 février 2016

Primo Levi "Se questo è un uomo"








Se questo è un uomo



Voi che vivete sicuri 
nelle vostre tiepide case, 
voi che trovate tornando a sera 
il cibo caldo e visi amici:

Considerate se questo è un uomo 
che lavora nel fango 
che non conosce pace 
che lotta per mezzo pane 
che muore per un sì o per un no. 
Considerate se questa è una donna, 
senza capelli e senza nome 
senza più forza di ricordare 
vuoti gli occhi e freddo il grembo 
come una rana d’inverno.

Meditate che questo è stato: 
vi comando queste parole. 
Scolpitele nel vostro cuore 
stando in casa andando per via, 
coricandovi alzandovi; 
ripetetele ai vostri figli.

O vi si sfaccia la casa, 
la malattia vi impedisca, 
i vostri nati torcano il viso da voi.


Si c'est un homme 

Vous qui vivez en toute quiétude 
       Bien au chaud dans vos maisons 
       Vous qui trouvez le soir en rentrant 
       La table mise et des visages amis 
       Considérez si c'est un homme 
       Que celui qui peine dans la boue, 
       Qui ne connait pas de repos, 
       Qui se bat pour un quignon de pain, 
       Qui meurt pour un oui pour un non. 
       Considérez si c'est une femme 
       Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux 
       Et jusqu'à la force de se souvenir, 
       Les yeux vides et le sein froid 
       Comme une grenouille en hiver. 
       N'oubliez pas que cela fut, 
       Non, ne l'oubliez pas: 
       Gravez ces mots dans votre coeur. 
       Pensez-y chez vous, dans la rue, 
       En vous couchant, en vous levant; 
       Répétez-les à vos enfants. 
       Ou que votre maison s'écroule; 
       Que la maladie vous accable, 
       Que vos enfants se détournent de vous.





dimanche 7 février 2016

Guillaume Apollinaire " Mai"








Mai


Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains


Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières


Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment


Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes



Apollinaire, Alcools





samedi 6 février 2016

Raymond Queneau "Pour un art poétique" - Tristan Zara "Pour faire un poème dadaïste"





Merci à Marie Bérenger
pour sa proposition


Pour un art poétique

Prenez un mot prenez en deux
Faites les cuire comme des œufs
Prenez un petit bout de sens
Puis un grand morceau d’innocence
Faites chauffer à petit feu
Au petit feu de la technique
Versez la sauce énigmatique
Saupoudrez de quelques étoiles
Poivrez et mettez les voiles
Où voulez vous donc en venir ?
A écrire
Vraiment ? A écrire ?

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline (1965)








Et si vous souhaitez inventer un poème

voilà une bonne proposition


Pour faire un poème dadaïste 

 Prenez un journal.
 Prenez des ciseaux. 
 Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
 Découpez l’article.
 Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. 
 Agitez doucement. 
 Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
 Copiez consciencieusement.
 Le poème vous ressemblera. 
 Et vous voilà « un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante encore qu’incomprise du vulgaire. »

 Tristan Tzara 



vendredi 5 février 2016

Arthur Rimbaud "Chanson de la plus haute Tour" (mai 1872)




Ah ! Que le temps vienne

Où les coeurs s'éprennent.






Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s'éprennent.

Je me suis dit : laisse,
Et qu'on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t'arrête,
Auguste retraite.

J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Ainsi la prairie
A l'oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D'encens et d'ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n'a que l'image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s'éprennent !






jeudi 4 février 2016

Alfred de Musset : Chanson de Fortunio







Chanson de Fortunio


Si vous croyez que je vais dire

Qui j´ose aimer,

Je ne saurais, pour un empire,

Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,

Si vous voulez,

Que je l´adore et qu´elle est blonde

Comme les blés.

Je fais ce que sa fantaisie

Veut m´ordonner,

Et je puis, s´il lui faut ma vie,

La lui donner.

Du mal qu´une amour ignorée

Nous fait souffrir,

J´en porte l´âme déchirée

Jusqu´à mourir.

Mais j´aime trop pour que je die (1)

Qui j´ose aimer,

Et je veux mourir pour ma mie

Sans la nommer.

1)dise













Gérard de Nerval "Avril"





Avril 

Déjà les beaux jours, – la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; –
Et rien de vert : – à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
– Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

Gérard de Nerval, Odelettes


mercredi 3 février 2016

Jacques Prévert "Le jardin"







Le jardin 

Des milliers et des milliers d’années

Ne sauraient suffire

Pour dire

La petite seconde d’éternité

Où tu m’as embrassé

Où je t’ai embrassée

Un matin dans la lumière de l’hiver

Au parc Motsouris à Paris

A Paris

Sur la terre

La terre qui est un astre.

Jacques Prévert « Paroles » (1945)


« La première fonction d’un jardin,
C’est donner du bonheur
Et de la paix pour l’esprit »










Blaise Cendrars "Réveil"





Réveil


Je dors toujours les fenêtres ouvertes 
J’ai dormi comme un homme seul 
Les sirènes à vapeur et à air comprimé ne m’ont 
      pas trop réveillé 
  
Ce matin je me penche par la fenêtre 
Je vois 
Le ciel 
La mer 
La gare maritime par laquelle j’arrivais de New-York en
       1911 

La baraque du pilotage 
Et 
À gauche 
Des fumées des cheminées des grues des lampes à arc 
        à contre-jour 

Le premier tram grelotte dans l’aube glaciale 
Moi j’ai trop chaud 
Adieu Paris 
Bonjour soleil  


Blaise Cendrars Feuilles de routes 1924