samedi 29 août 2015

Albert Cohen : Le livre de ma mère










Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats rassurants, vertueuses chromos, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales, arnica, papillon du gaz dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines, veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit, que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table, bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux écorchés et j'arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la rentrée, sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure, goûters de pain et de chocolat, noyaux d'abricots thésaurisés, boîte à herboriser, billes d'agate, chansons de Maman, leçons qu'elle me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance, petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives s'éloignent. Ma mort approche.






















J'ai été un enfant, je ne le suis plus et je n'en reviens pas. 

Soudain, je me rappelle notre arrivée à Marseille. 
J'avais cinq ans. En descendant du bateau, accroché à la
 jupe  de Maman coiffée d'un canotier orné de cerises, je fus 
effrayé par les trams, ces voitures qui marchaient toutes seules. 
Je me rassurai en pensant qu'un cheval devait être 
caché dedans. (...) 



 Peu après notre débarquement, mon père m'avait déposé,
épouvanté et ahuri, car je ne savais pas un mot de 
français, dans une petite école de sœurs catholiques.
 J'y restais  du matin au soir, tandis que mes parents 
essayaient de gagner leur vie dans ce vaste monde
 effrayant. Parfois, ils devaient partir si tôt le matin qu'ils
 n'osaient  pas me réveiller. Alors, lorsque le réveil sonnait 
à sept heures, je découvrais le café au lait entouré de
 flanelles  par ma mère qui avait trouvé le temps, à cinq 
heures du matin, de me faire  un petit dessin rassurant qui 
remplaçait son baiser et qui était posé contre la tasse.
 J'en revois de ces dessins : un  bateau transportant 
le petit Albert, minuscule à côté d'un gigantesque nougat
 tout pour lui; un éléphant appelé Guillaume, transportant 
sa petite amie, une fourmi qui répondait au doux nom
 de Nastrine; un petit hippopotame qui ne voulait pas 
finir sa soupe; un poussin de vague aspect rabbinique 
qui jouait avec un lion. Ces jours-là, je déjeunais seul,
 devant la photographie de Maman qu'elle avait mise
 aussi près de la tasse pour me tenir compagnie.



 (...) Je me rappelle qu'en quittant l'appartement, je fermais 
la porte au lasso. J'avais cinq ou six ans et j'étais de 
très petite taille. Le pommeau de la porte étant très haut placé,
 je sortais une ficelle de ma poche, je visais le 
pommeau en fermant un œil et, lorsque j'avais attrapé la boule
 de porcelaine, je tirais à moi. Comme mes parents 
me l'avaient recommandé, je frappais ensuite plusieurs fois
contre la porte pour voir si elle était bien fermée. Ce tic 
m'est resté. 



Castagnola (cz) 


Texte 2:Dans cette seconde scène, 
le narrateur a une dizaine d'année 

 Soudain, je la revois, si animée par la visite du médecin 
venant soigner son petit garçon. Combien elle était 
émue par ces visites du médecin, lequel était un pontifiant 
crétin parfumé que nous admirions éperdument. Ces 
visites payées, c'était un événement mondain, une forme de 
vie sociale pour ma mère. Un monsieur bien du dehors 
parlait à cette isolée, soudain vivifiée et plus distinguée. Et 
même, il laissait tomber du haut de son éminence des 
considérations politiques, non médicales, qui réhabilitaient 
ma mère, la faisaient une égale et ôtaient, pour quelques 
minutes, la lèpre de son isolement. Sans doute se 
rappelait-elle alors que son père avait été un notable. 
Je revois son aspect de paysanne pour le médecin, 
sonore niais qui nous paraissait la merveille du monde 
et dont j'adorais tout, même une trace de variole sur 
son pif majestueux. Je revois l'admiration si convaincue 
avec laquelle elle le considérait m'auscultant d'une tête
 à l'eau de Cologne, après qu'elle lui eut tendu cette
 serviette neuve à laquelle il avait droit divin.
 Comme elle respectait cette nécessité magique
 d'une serviette pour ausculter. Je la revois, 
marchant sur la pointe des pieds pour ne pas le 
déranger  tandis qu'il me prenait génialement 
le pouls tout en tenant génialement sa belle 
montre dans sa main. Que c'était beau, n'est-ce pas, 
pauvre Maman si peu blasée, si sevrée des 
joies de ce monde ? 


Albert COHEN, Le livre de ma mère, 1954 







Castagnola (cz) 







jeudi 27 août 2015

Philippe Claudel : "Une enfance" est le plus abouti de mes films"



Dans l'attente de le rencontrer 

 sur skype peut-être, 

voici le dernier film de 

Philippe Claudel

sortie le 23 septembre 2015





Synopsis 



Une petite ville industrielle de l’est de la France, coincée 

entre banlieue et campagne, canaux et vergers à l’abandon. 

C’est la fin de l’année scolaire. Jimmy, élève de CM2, a déjà 

redoublé deux fois. L’an prochain, ce sera la 6ème, mais 

avant il y aura le long été et avec lui l’ennui et la solitude. 

Jimmy a un demi-frère, Kevin, qui a 8 ans. Tous deux vivent 

avec leur mère, Pris, une jeune femme de 30 ans, qui a 

récupéré leur garde après un séjour en prison. Son 

compagnon, Duke, se contente de l’existence misérable qui 

est la sienne, vivotant de deals, de petits larcins et des aides 

sociales perçues par Pris. 

Le logement qu’ils occupent tous les quatre est la plupart du 

temps le lieu de fêtes où alcools et drogues sont au rendez-

vous. Les enfants poussent comme ils peuvent dans ce 

contexte et Jimmy, malgré son jeune âge, se doit souvent 

d’agir en chef de famille, en ménagère, en cuisinière, en 

grand frère responsable assumant tous les rôles délaissés 

par sa mère et son beau-père de circonstance. 

Jimmy souffre de voir sa mère souffrir, et de la savoir sous la 

coupe d’un homme aussi perdu et aussi irresponsable qu’elle, 

qui la maintient sous sa dépendance et celle de la drogue 

qu’il lui fournit. On sent monter peu à peu une grande 

violence chez l’enfant mais on se demande bien contre qui, 

contre quoi, elle va pouvoir se porter. Toute la lumière de 

l’été et la singulière beauté de la nature et des friches 

industrielles dans lesquelles il erre ne peuvent apaiser sa 

douleur et sa rage. Et à mesure que l’été, indifférent, se 

déroule, les ingrédients d’une tragédie se mettent en place, 

une tragédie au sein de laquelle l’innocence et la violence 

entreront en fusion.














Marc Lavoine : Toi Mon Amour





Il y a quelques jours Emma 

soulignait dans son commentaire 

que  je mets des chansons tristes 
...

Voilà alors une chanson pour

 les amoureux du lycée Cairoli! 







Toi mon amour, toi qui a le cœur lourd mon amour

Est-ce que tu m'aimes toujours, pour toujours

Moi je suis fait pour toi mon amour

Je ne pense que ça tous les jours

Moi qui ne crois plus guère à l'amour

Sur un signe seulement de toi

Je vole en éclat a a a

Avant toi j'ignorais tout ça

Et tu n'en savais pas plus que moi



A nos amours

Avec ma pomme et ta cueille d'amour

Même si c'est pas tout rose tous les jours

Mon cœur se bat pour toi mon amour

Mon corps en a envie tous les jours

Moi qui ne croit plus guère à l'amour



Sur un signe seulement de toi

Je vole en éclat

Avant toi j'ignorais tout ça

Et tu n'en savais pas plus que moi



Toi mon amour, toi qui a le cœur lourd mon amour

Est-ce que tu m'aimes toujours, pour toujours

Moi je suis fait pour toi mon amour

Je ne pense que ça tous les jours

Moi qui ne crois plus guère à l'amour

Sur un signe seulement de toi

Je vole en éclat a a a

Avant toi j'ignorais tout ça

Et tu n'en savais pas plus que moi

Toi mon amour, toi qui a le cœur lourd mon amour






Castagnola (cz)




mardi 25 août 2015

Charles Baudelaire "La servante au grand coeur ... " - "Je n'ai pas oublié ..."





Baudelaire souhaitait ne pas 

« prostituer  les choses intimes de la famille »


Il y a pourtant 2 poèmes dans "Les fleurs du mal" 


qui font référence à son adolescence,


une époque qui lui a laissé


"de singuliers et tristes souvenirs"  









La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,

Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,

Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,

Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,

A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,

Tandis que, dévorés de noires songeries,

Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,

Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,

Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver

Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille

Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.





Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,

Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir,

Si, par une nuit bleue et froide de décembre,

Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,

Grave, et venant du fond de son lit éternel

Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,

Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,

Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?







Biographie




batxibac




etudes-litteraires


Dans une lettre à sa mère datée du 11 janvier 1858, Baudelaire écrit :

  « Vous n'avez pas remarqué qu'il y avait dans Les Fleurs du Mal

deux pièces vous concernant, ou du moins allusionnelles

 à des détails intimes de notre ancienne vie » 




Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,

Notre blanche maison, petite mais tranquille;


Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus


Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,


Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,


Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe


Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,


Contempler nos dîners longs et silencieux,


Répandant largement ses beaux reflets de cierge


Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.






Castagnola (cz)




Castagnola (cz)