samedi 10 janvier 2015

Victor Hugo Les Misérables : Portrait de Jean Valjean











Portrait de Jean Valjean Les Misérables V. Hugo 

(1862)


Dans les premiers jours du mois d’octobre 1815,une heure environ avant le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de 
DigneLes rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leur fenêtre ou sur le seuil de leur maison regardaient ce voyageur avec une sorte d’inquiétude. Il était difficile de rencontrer un passant d’un aspect plus misérable. C’était un homme de moyenne taille, trapu et robuste, dans la force de l’âge. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante huit ans. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage brûlé par le soleil et le hâle  et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au col par une petite ancre d’argent, laissait voir sa poitrine velue ; il avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et râpé, blanc à un genou, troué à l’autre, une vieille blouse grise en haillons, rapiécée à l’un des coudes d’un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.
                La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.
                Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés ; car ils commençaient à pousser un peu, et semblaient n’avoir pas été coupés depuis quelque temps.
                Personne ne le connaissait. Ce n’était évidemment qu’un passant. D’où venait-il ? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui sept mois auparavant avait vu passer l’empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l’ancien bourg qui est au bas de la ville l’avaient vu s’arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l’extrémité de la promenade. Il fallait qu’il eût bien soif, car des enfants qui le suivaient le virent encore s’arrêter, et boire, deux cents pas plus loin, à la fontaine de la place du marché.
                Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d’heure après. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L’homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme.





Ce qui est décrit à propos de l’inconnu
Ce qui en est dit
aspect
misérable (l.4)
taille
moyenne (l.5)
homme
trapu et robuste (l.5)
casquette
à visière de cuir rabattue (l.6)
visage
brûlé par le soleil et le hâle (l.6)
ruisselant de sueur (l.7)
chemise
de grosse toile jaune (l.7)
rattachée au col par une petite ancre d’argent (l.7)
poitrine
velue (l.8)
cravate
tordue en corde (l.8)
pantalon
de coutil bleu / usé et râpé / blanc à un genou
troué à l’autre (l.9-10)
blouse
Vieille / grise /en haillons
rapiécée à l’un des coudes d’un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle (l.9)
dos

Sac
de soldat /fort plein / bien bouclé  /tout neuf (l.11)
main

bâton
énorme / noueux (l.11)
pieds
sans bas / dans des souliers ferrés (l.11-12)
tête
tondue (l.12)
barbe
longue (l.12)
ensemble
délabré (l.14)
cheveux
Ras / hérissés /
pas (…) coupés depuis quelque temps (l.15-16)


Questionnaire 

1.        Combien d’années couvre l’action des Misérables ?
              - 20 ans                -10 ans                       -18 ans                      - 15 ans
2.        Quel âge a Jean Valjean quand il arrive à Digne ?
            - 20 ans                 -30-35 ans           -46-48 ans                     - 25 ans
3.        Combien de fois Jean Valjean a-t-il tenté de s’échapper du bagne ?
           -4 fois                   -2 fois                 -6 fois                      -3 fois
4.        Comment s’appelait la sœur de Jean Valjean ?
            - Marie            -Jeanne                 - Fantine                    - Rose
5.        En quelle année Fantine abandonne-t-elle Cosette ?
            -1815                 - 1832             -1817       -1818
6.        Pourquoi Jean Valjean est-il poursuivi par Javert dans la première partie ?

7.        Comment se nomment les deux filles des Thénardier ?

8.        Comment Cosette appelle la poupée que lui offre Jean Valjean le soir de leur rencontre ?
              -Fantine               -Catherine            -Mélanie                       -Brigitte
9.        Sous quel nom retrouvons-nous Thénardier dans la troisième partie ?

10.     Comment se nomme le père de Marius ?
                 - Gillenormand                     -Pontmercy               -Montpercy               -Pontmarie
11.     En quelle année est né Marius ?
               -1800                 - 1818                         -1815                   -1830
12.     Qui est le chef du groupe l’A.B.C ?
-Enjolras                       -Grantaire             -Bahorel                    -Marius
13.     Comment les étudiants surnomment-ils Jean Valjean lorsqu’il se promène avec Cosette au Luxembourg ?
-M. Vieux                                   -M.Madeleine          -M.Leblanc                     -M.Heureux
14.     Quels personnages se trouvent en présence à la fin de la troisième partie, lors du guet-apens organisé par Thénardier contre Jean Valjean ?
 15.     Comment se nomme la rue où Jean Valjean se cache avec Cosette depuis 1829 ?
                      -rue Fauchelevent              -rue Plumet                - rue Gorbeau                  -rue Vermeil
16.     Où vit le jeune Gavroche ?
  
17.     Quel jour a lieu l’insurrection républicaine à Paris ?
              -5 juin 1832                   -3 juin  1847                -8 mai  1832                      -6 mars 1845
18.     Qui est capturé par les insurgés ?
             -Thénardier                           -Gavroche                  -Javert                 -un soldat anonyme
19.     Que remet Eponine à Marius avant de mourir ?
  
20.     Complétez la chanson de Gavroche :
                 « Joie est mon caractère
                   C’est la faute à………….
                  Misère est mon trousseau
                  C’est la faute à ……………. »

21.     Lors de la prise de la barricade Jean Valjean sauve deux personnes. Qui ?
  
22.     Qui Jean Valjean rencontre-t-il en sortant des égouts ?
  
23.     Comment meurt Javert ? Pourquoi ?
  
24.     Quel jour se marient Cosette et Marius ?
-16 février  1833                -17 mars 1845         -4 mai 1823             - juin 1815

25.     Où fut enterré Jean Valjean ?













Corrigé

1.       Combien d’années couvre l’action des Misérables ?
              - 20 ans                -10 ans                       -18 ans                      - 15 ans
2.       Quel âge a Jean Valjean quand il arrive à Digne ?
            - 20 ans                 -30-35 ans           -46-48 ans                     - 25 ans
3.       Combien de fois Jean Valjean a-t-il tenté de s’échapper du bagne ?
           -4 fois                   -2 fois                 -6 fois                      -3 fois
4.       Comment s’appelait la sœur de Jean Valjean ?
            - Marie            -Jeanne                 - Fantine                    - Rose
5.       En quelle année Fantine abandonne-t-elle Cosette ?
            -1815                 - 1832             -1817       -1818
6.       Pourquoi Jean Valjean est-il poursuivit par Javert dans la première partie ?
Pour le vol au petit savoyard et  pour la rupture de ban
7.       Comment se nomment les deux filles des Thénardier ?
Eponine et Azelma

8.       Comment Cosette appelle la poupée que lui offre Jean Valjean le soir de leur rencontre ?
              -Fantine               -Catherine            -Mélanie                       -Brigitte
9.       Sous quel nom retrouvons-nous Thénardier dans la troisième partie ?
            Jondrette
10.    Comment se nomme le père de Marius ?
                 - Gillenormand                     -Pontmercy               -Montpercy               -Pontmarie
11.    En quelle année est né Marius ?
               -1800                 - 1818                         -1815                   -1830
12.    Qui est le chef du groupe l’A.B.C ?
-Enjolras                       -Grantaire             -Bahorel                    -Marius
13.    Comment les étudiants surnomment-ils Jean Valjean lorsqu’il se promène avec Cosette au Luxembourg ?
-M. Vieux                                   -M.Madeleine          -M.Leblanc                     -M.Heureux
14.    Quels personnages se trouvent en présence à la fin de la troisième partie, lors du guet-apens organisé par Thénardier contre Jean Valjean ?

Thénardier, Jean Valjean, Marius, Javert, la femme de Thénardier et ses deux filles

15.    Comment se nomme la rue où Jean Valjean se cache avec Cosette depuis 1829 ?
                      -rue Fauchelevent              -rue Plumet                - rue Gorbeau                  -rue Vermeil
16.    Où vit le jeune Gavroche ?
Dans la maquette d’un éléphant érigée par Napoléon place de La Bastille.

17.    Quel jour a lieu l’insurrection républicaine à Paris ?
              -5 juin 1832                   -3 juin  1847                -8 mai  1832                      -6 mars 1845
18.    Qui est capturé par les insurgés ?
             -Thénardier                           -Gavroche                  -Javert                 -un soldat anonyme
19.    Que remet Eponine à Marius avant de mourir ?
           Une lettre de Cosette qui l’informe de son départ pour l’Angleterre.

20.    Complétez la chanson de Gavroche :
                 « Joie est mon caractère
                   C’est la faute à Voltaire………….
                  Misère est mon trousseau
                  C’est la faute à Rousseau……………. »

21.    Lors de la prise de la barricade Jean Valjean sauve deux personnes. Qui ?
                Javert et Marius

22.    Qui Jean Valjean rencontre-t-il en sortant des égouts ?
                Thénardier

23.    Comment meurt Javert ? Pourquoi ?
Il se suicide en se jetant dans la scène car il n’a pas eu la force d’accomplir son devoir : arrêter Jean Valjean.Il a même éprouvé de l’admiration pour l’ancien bagnard.
24.    Quel jour se marient Cosette et Marius ?
-16 février  1833                -17 mars 1845         -4 mai 1823             - juin 1815

25.    Où fut enterré Jean Valjean ?   Au Père-Lachaise








Résumé


Jean Valjean et l'évêque. Jean Valjean, un ancien forçat, trouve asile, après une lamentable course errante, chez Monseigneur Myriel, évêque de Digne. Il se laisse tenter par des couverts d'argent et déguerpit à l'aube. Des gendarmes le reprennent ; mais l'évêque témoigne en sa faveur et le sauve. Cette générosité le bouleverse erse . Il cède à une dernière tentation, puis il devient un honnête homme (I 1 à 4)

M. Madeleine et Fantine. Fantine a été séduite, puis abandonnée avec sa petite fille Cosette Arrêtée à la suite d'une dispute, elle est âprement interrogée par le policier Javert ; mais le maire de la ville M Madeleine, la fait relâcher Cette clémence, déconcertante de la part d'un magistrat confirme le soupçon de Javert : M. Madeleine et Valjean ne font qu'un. Quelques temps plus tard, un malheureux, Champmathieu, est pris pour l'ancien forçat de nouveau recherché. Après un douloureux débat intérieur, le vrai Jean Valjean se fait reconnaître en plein tribunal. Momentanément laissé libre, il assiste à l'agonie de Fantine lui jure de veiller sur Cosette : puis il s'échappe et gagne Paris (I 5 à 8)

Cosette et les Thénardier. Cosette est servante chez le sinistre Thénardier qui fait fortune en détroussant les morts de Waterloo. Jean Valjean a été repris par Javert et réintégré au bagne. Il s'est encore évadé mais tout le monde le croit noyé. Il revient, arrache Cosette au ménage Thénardier, se cache avec elle dans une masure, puis à la communauté de l'adoration Perpétuelle rue de Picpus (II).

L'idylle rue Plumet. Jean Valjean s'installe rue Plumet sous le nom de Fauchelevent. Il lie connaissance avec un jeune républicain Marius, qui aime Cosette. Une fois de plus, arrêté par Javert, il se sauve.

L'épopée rue Saint Denis. En 1832, l'émeute gronde rue St-Denis. Sur la barricade, Jean Valjean lutte avec Marius et le gamin de Paris Gavroche, sous les ordre de l'étudiant Enjolras. L'ancien forçat se voit confier le policier Javert : généreusement, il lui rend sa liberté, puis sauve Marius blessé. Celui-ci guéri, épouse Cosette ; Jean Valjean a rempli,jusqu'au bout sa promesse à Fantine. Quand il meurt, les chandeliers de l'évêque sont allumés à son chevet.




CINEFORUM: "Les vacances du Petit Nicolas" le jeudi 15 janvier











C’est la fin de l’année scolaire. Le moment tant attendu des vacances est arrivé.
Le petit Nicolas, ses parents et Mémé prennent la route en direction de la mer, et s’installent pour quelques temps à l’Hôtel Beau-Rivage. Sur la plage, Nicolas se fait vite de nouveaux copains : il y a Blaise, qui n’est pas en vacances parce qu’il vit ici, Fructueux, qui aime tout, même le poisson, Djodjo, qui ne parle pas comme eux parce qu'il est anglais, Crépin, qui pleure tout le temps, et Côme, qui veut toujours avoir raison et c’est très énervant. Mais Nicolas fait aussi la connaissance d’Isabelle, une petite fille qui le regarde tout le temps avec de grands yeux ronds et inquiétants, et à laquelle il croit que ses parents veulent le marier de force. Les quiproquos s'accumulent, et les bêtises commencent. Une chose est sûre : ce sera, pour tout le monde, des vacances inoubliables…










mercredi 7 janvier 2015

Charles Baudelaire : Le voyage







Le Voyage

À Maxime du Camp

I
Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!

II
Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: «Ouvre l'oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour... gloire... bonheur!» Enfer! c'est un écueil!
Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III
Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
Dites, qu'avez-vous vu?





IV
«Nous avons vu des astres
Et des flots, nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux!
— La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
Nous avons salué des idoles à trompe;
Des trônes constellés de joyaux lumineux;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»


V
Et puis, et puis encore?

VI

«Ô cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
»Ô mon semblable, mon maître, je te maudis!«
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense!
— Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»



VII
Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier: En avant!
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres,
Qui chantent: «Par ici vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin!»
À l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
«Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!

 Charles Baudelaire