jeudi 28 août 2014

Gérad de Nerval (Gérard LABRUNIE) : "EL DESDICHADO"












                                                                       El_Desdichado

El Desdichado

Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ? ... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron ;
Modulant tout à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Gérard de Nerval, Les Chimères (1854)



 


Malgré l’aspect général décousu et les images flamboyantes ou obscures,

nous pouvons discerner une progression logique entre les strophes :

1er quatrain : l’affirmation appuyée du désespoir (Je suis…),

l’évocation médiévale.

2e quatrain : le désir de bonheur retrouvé,

 l’association avec la douceur italienne.

1er tercet : la quête de l’identité profonde (Suis-je…),

le retour vers le Moyen-âge et l’Antiquité.

2e tercet : la poésie victorieuse du malheur et de la fatalité,

l’exploitation du mythe orphique.


Lire la suite sur : etudes-litteraires








LIENS  UTILES


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Joris-Karl Huysmans : Un orgue à bouche (A Rebours 1884)










Portrait de J.-K. Huysmans par J.-L. Forain, vers 1878  Paris, Musée d’Orsay






Comme de nombreux écrivains naturalistes , Joris-Karl Huysmans
passera l'essentiel de sa vie dans un ministère. Comme eux, il
connaîtra l'expérience douloureuse de la guerre ( qu'il racontera dans
Sac au dos  - Les Soirées de Médan 1880). Sa rencontre avec Zola,
en 1876, détermine la naissance de l'école naturaliste.
Pourtant des troubles nerveux et des soucis financiers menacent
son équilibre et le plongent dans un pessimisme de plus en plus
profond.
Il s'initie au satanisme, vers 1889, à l'ésotérisme et au spiritisme,
et il s'intéresse de plus en plus à l'aspect  liturgique de la religion
 (En Route 1895).
Il se retire souvent dans des monastères et , suite aussi à son
état de santé, il s'installe à Ligugé, près d'une abbaye bénédectine
et en 1900 entre dans cet ordre.
Atteint d’un cancer de la mâchoire, J.-K. Huysmans s’éteint dans
d’atroces souffrances à son domicile parisien le 12 mai 1907,
avant d’être inhumé au cimetière du Montparnasse.




Le héros du roman, Des Esseintes manifeste une lassitude universelle qui lui fait rechercher sur tous les plans les artifices les plus sophistiqués capables de conjurer « la dégoûtante uniformité » de la nature : « À n'en pas douter, cette sempiternelle radoteuse a maintenant usé la débonnaire admiration des vrais artistes, et le moment est venu où il s'agit de la remplacer, autant que faire se pourra, par l'artifice.» (ch. II)


  Un orgue à bouche

Il s'en fut dans la salle à manger où, pratiquée dans l'une des cloisons, une armoire contenait une série de petites tonnes, rangées côte à côte, sur de minuscules chantiers de bois de santal, percées de robinets d'argent au bas du ventre.  Il appelait cette réunion de barils à liqueurs, son orgue à bouche.  Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu'une fois l'appareil en place, il suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placés au-dessous d'elles.
L'orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés « flûte, cor, voix céleste » étaient tirés, prêts à la manoeuvre. Des Esseintes buvait une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l'oreille.
Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille; la menthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics!
Il pensait aussi que l'assimilation pouvait s'étendre, que des quatuors d'instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle; avec l'alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd, avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contrebasse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même, si l'on voulait former un quintette, adjoindre un cinquième instrument, la harpe, qu'imitait par une vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.
La similitude se prolongeait encore: des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu'une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte.
Ces principes une fois admis, il était parvenu, grâce à d'érudites expériences, à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de muettes marches funèbres à grand spectacle, à entendre, dans sa bouche, des solis de menthe, des duos de vespétro et de rhum.








L’Écrivain décadent

En publiant À rebours en 1884, Huysmans rompt brutalement avec l'esthétique naturaliste. Les « tendances vers l'artifice» de son héros, des Esseintes, son rejet de la modernité, ses goûts décadents, ses manières de dandy excentrique et ses caprices d’esthète enthousiasmeront les lecteurs et en particulier la « jeunesse artiste» qui se reconnut dans l’esthétique fin de siècle créée par Huysmans, lequel avait su faire la synthèse des influences morbides de Baudelaire ou d’Edgar Poe, des propensions au rêve exprimées par les poèmes de Stéphane Mallarmé ou les tableaux de Gustave Moreau, et du réalisme exigeant des œuvres de la littérature latine de l’époque de la décadence romaine.
À rebours reste une œuvre à part dans l’histoire de la littérature et une expérience romanesque jamais réitérée par son auteur. C'est un roman total intégrant au cœur de la narration romanesque des réflexions sur l’art et la littérature, qui, suivant la pensée de Pascal, s'affirme nécessairement contre le goût des multitudes («d'incompréhensibles succès lui avaient à jamais gâtés des tableaux et des livres chers; devant l'approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d'imperceptibles tares et il les rejetait, se demandant si son flair ne s'appointait pas, ne se dupait point»). Le livre fait aussi étalage du cynisme de Huysmans («Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent; avec cette maxime tu iras loin»). En cherchant à ouvrir, par ce roman, une voie nouvelle dans la littérature pour échapper à l’impasse du naturalisme, Huysmans en vient à s’interroger personnellement sur la question de la foi. En effet, le roman se terminait sur ces mots : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! »




 




  Mallarmé Prose pour Des Esseintes



Hyperbole! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever, aujourd'hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu:

Car j'installe, par la science,
L'hymne des coeurs spirituels
En l'oeuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
O soeur, y comparant les tiens.

L'ère d'autorité se trouble
Lorsque, sans nul motif, on dit
De ce midi que notre double
Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site
Ils savent s'il a bien été,
Ne porte pas de nom que cite
L'or de la trompette d'Été.

Oui, dans une île que l'air charge
De vue et non de visions
Toute fleur s'étalait plus large
Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para
D'un lucide contour, lacune,
Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées
Tout en moi s'exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir.

Mais cette soeur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l'entendre
J'occupe mon antique soin.

Oh! sache l'Esprit de litige,
À cette heure où nous nous taisons,
Que de lis multiples la tige
Grandissait trop pour nos raisons

Et non comme pleure la rive
Quand son jeu monotone ment
À vouloir que l'ampleur arrive
Parmi mon jeune étonnement

D'ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s'écarte,
Que ce pays n'exista pas.

L'enfant abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot: Anastase!
Né pour d'éternels parchemins,

Avant qu'un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul.




prose_pour_des_esseintes










"Villes", propositions pour un essai bref







Apollinaire   Zone   texte


À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C'est le beau lys que tous nous cultivons
C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
C'est l'étoile à six branches
C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l'œil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
lls disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigles phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la be

Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
C'est toujours près de toi cette image qui passe

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiesques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le creux de la rose

Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où t'y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

Te voici à Marseille au milieu des pastèques

Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation

Tu es fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres immigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces immigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible me bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
lls sont des Christs d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé
  


  
Baudelaire   Paysage

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.





Verhaeren   La ville




Aragon Paris


Où fait-il bon même au coeur de l’orage
Où fait-il clair même au coeur de la nuit
L’air est alcool et le malheur courage
Carreaux cassés l’espoir encore y luit
Et les chansons montent des murs détruits
Jamais éteint renaissant de la braise
Perpétuel brûlot de la patrie
Du Point-du-Jour jusqu’au Père-Lachaise
Ce doux rosier au mois d’août refleuri
Gens de partout c’est le sang de Paris
Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai
Rien ne m’a fait jamais battre le coeur
Rien ne m’a fait ainsi rire et pleurer
Comme ce cri de mon peuple vainqueur
Rien n’est si grand qu’un linceul déchiré
Paris Paris soi-même libéré





Cendrars       Pâques à New York 




Saba  Trieste

"Ho attraversato tutta la città.
Poi ho salita un'erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo:
un cantuccio in cui solo
siedo; e mi pare che dove esso termina
termini la città.

 
Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,                                              
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore;
come un amore
con gelosia.
Da quest'erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all'ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l'ultima, s'aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un'aria strana, un'aria tormentosa,
l'aria natia.

La mia città che in ogni parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva."










Carducci NEVICATA

Lenta fiocca la neve pe ‘l cielo cinereo: gridi,
suoni di vita più non salgono da la città,

non d’erbaiola il grido o corrente rumore di carro,
non d’amor la canzon ilare e di gioventù.

Da la torre di piazza roche per l’aere le ore
gemon, come sospir d’un mondo lungi dal dì.

Picchiano uccelli raminghi a’ vetri appannati: gli amici
spiriti reduci son, guardano e chiamano a me.

In breve, o cari, in breve – tu càlmati, indomito cuore –
giù al silenzio verrò, ne l’ombra riposerò.






mercredi 27 août 2014

Claudel Philippe "Torréfaction" - Parfums











Arrivé à Nancy, je prends un appartement au numéro 27 de la Grande Rue, dans le plus vieux quartier de la ville. J’ai 19 ans. C’est au mois de septembre 1981. Tout y est encore sale, noir, habité par des familles pauvres, nombreuses, souvent portugaises. Les chats pratiquent l’amour libre et se reproduisent sans vergogne à l’ombre de l’église Saint-Epvre. Les prostituées s’adossent à la place Malval pour les plus jeunes, ou reçoivent en chambre pour leurs aînées, Madame Aïda notamment, avec laquelle je fais la causette rien de plus. J’ai quitté la maison parentale et l’internat de Lunéville, bac en poche. Je me suis inscrit à l’Université où je vais peu. Je fréquente les bars, les bistrots, les cafés, les brasseries. Ma journée commence tôt, à l’Excelsior, et se termine très tard, au même Excelsior. Mais entre temps, j’ai consommé aux Deux Hémisphères, au Bar du Lycée, à l’Institut, au Ch’timi, à l’Aca, au Carnot, au Foy, au Commerce, aux Ducs, au Bar du Marché, au Grand Sérieux, Chez Josy, au café de la Pépinière, à l’Ecluse, et ‘en oublie beaucoup. Je bois. Je rêve. Des cafés noirs, des bières brunes, des verres de vin rouge, des grogs, des Picon, du thé, des sirops d’orgeat, des gin-secs. Mon salaire y passe. Je me crois poète et j’écris de mauvais vers sur des carnets à spirale. Je lis durant des jours, dans la très belle salle boisée de la Bibliothèque municipale, Histoire de ma vie de Giaomo Casanova. Les volumes de l’édition de la Pléiade sont d’un bleu adouci. Je regarde face à moi le visage des jeunes filles studieuses, et dans la rue le corps des femmes. Parfois, j’en suis une pendant des heures,  et je tente d’imaginer sa vie. Il arrive que je finisse par coucher avec elle, mais là n’est pas le but principal. Je mène cette existence de bois flotté pendant deux années. Mon travail de surveillant dans un lycée me donne un peu d’argent et beaucoup de temps. Je suis malheureux, je ne le sais pas. J’aspire à une vie de rastaquouère mais j’ai mes lâchetés. Je voudrais des revolvers dans chacune de mes poches, alors que je ne sais pas tirer. On peut avoir l’âme d’un bandit mais pas les tripes. Je suis un artiste sans art. Je pourrai finir ivrogne, ou voleur, ou souteneur, ou fainéant professionnel. Je tente même de vendre des parfums contrefaits en répondant à une annonce. Le rendez-vous est fixé dans la rue où j’habite, mais à sa fin, dans sa partie plus fréquentable, près de la porte de la Craffe. Je monte l’escalier d’un immeuble bancal. Au troisième, on m’ouvre. J me trouve face à un autre moi-même, vingt ans plus tard : un homme maigrichon au regard fuyant, mal à l’aise dans son costume de viscose taché au revers droit. L’escroc pathétique m’explique en torturant sa cravate et en fuyant mes yeux que ma future activité n’a rien d’illégal, tout en n’étant pas non plus tout à fait autorisée. Il me remet un coffret renfermant quarante échantillons censés imiter les eaux de toilette les plus connues du moment. Je ne dois jamais citer les modèles ni les marques contrefaits. Il me faut les faire deviner aux clientes, ne pas les nommer car c’est à partir de là que mon activité devient condamnable. Il me souhaite bonne chance et fait disparaître dans sa poche de pantalon les 100 francs de caution qu’il m’a réclamés. Je me retrouve dehors, allégé d’un Corneille, avec sous le bras la boîte aux senteurs. Je me sens soudain très con. C’est un matin de printemps. La balayeuse vient d’arroser le trottoir et de nettoyer le caniveau. L’air est encore frais. Le ciel bleu fait des découpages sur les toits gris d’ardoise. Par la porte ouverte d’une boutique toute proche sort une fumée de grains de café que l’on torréfie. Chaude, sensuelle, violemment présente. Je ne parviens pas à partir. Je suis tout à la fois envoûté par le parfum de ces grains de café, roulant dans le chaudron brûlant, et pétrifié par la scène qui s’est jouée un peu plus haut dans le bureau lépreux. Je ne regrette pas mes 100 francs, bien au contraire. Certain allongent, en même temps que leur corps sur un divan, la même somme chaque semaine et cela pendant des années pour se connaître un peu mieux. J’ai fait simplement une cure analytique accélérée. La vérité m’apparaît nue et blême. L’escroc ‘a pigeonné mais, à son insu, il m’a aussi ouvert les yeux : je ne suis qu’un idiot qui fonce droit dans le mur. Je gaspille le temps comme une petite monnaie sans valeur. Je suis peu de chose et je m’apprête bien vite à n’être plus rien du tout. Dans la lumière de ce beau matin ancien, lavé de soleil, je reste longuement sur le trottoir, dans l’odeur du café torréfié qui se mêle à l’air frais, ma boîte à faux parfums sous le bras, orphelin de grandes espérances mais riche à nouveau d’une lucidité féconde, douché, chassé, que je viens d’être, à coups de pieds au cul immatériels, d’une vie qui ne peut être la mienne »









Philippe Claudel "Gymnase" - Parfums











Les gymnases possèdent une puissance érotique méconnue. Surtout ceux , vieillots,  dans lesquels poussière et manque d’aération, matériaux dégradés, lumière chlorotique et vestiaires décrépits s’unissent pour, paradoxalement, former un décor propice à l’exacerbation du désir amoureux. Le père Georges est notre professeur de sport. Nous sommes en seconde au lycée Bichat de Lunéville. Il fume beaucoup, ne court puis depuis longtemps, et le local qu’il partage avec ses collègues ressemble à l’annexe d’une brasserie. Je crois qu’il a fait le tour de la question, et son air de se foutre de tout n’est pas la moindre des leçons qu’il nous donne. Nous sommes en tout cas quelques-uns, par ailleurs peu doués pour le chronomètre, à bien le retenir. Classe mixte au lycée pour l’ Éducation physique et sportive, les filles sont de leur côté et nous du nôtre. On ne mélange pas la dentelle au gros drap. Ils arrivent cependant que nous partagions le même gymnase. Elles dans un coin, nous dans un autre, nous sautons en alternance au-dessus des mêmes chevaux d’arçon, empoignons les mêmes barres parallèles, anneaux cordes à nœuds, barres fixes, chutons sur le même matelas, roulons sur les mêmes tapis de sol. Nous jeunes corps tendu ne cessent de se frôler. Nous regardons ces filles, que nous connaissons si peu avec des regards vierges. Nous les respirons dans l’effort qui mouille leur front et leur aisselles, donne à leur regard une trouble et langoureuse fatigue, à leurs gestes une lenteur sensuelle, à leur souffle une chaleur qui vient jusqu’à nous comme nous provoquer. Leurs joues s’empourprent. Elles sont soudain non pas des jeunes filles en fleurs mais en feu, et ce feu nous embrase. Que le père Georges sente la bière , le Pernod et le tabac, que le gymnase étouffe des relents de sueur, de pied, de corps négligés, que la vétusté des cordes et des tapis – dont la mousse désagrégée curieusement fleure la gomme arabique – confère au lieu une ambiance soviétique, ne m’empêche nullement de m’émouvoir devant les cuisses de Corinne Remoux parsemées en leur face interne d’un sfumato pileux, la grâce auburn de Carole Ravaillé, l’inoubliable poitrine, en avance sur son âge, de Marie  Marin, le pubis souple comme le ventre d’une loutre de la blonde Isabelle Leclerc qu’un mince short bleu marine en éponge masque autant qu’il souligne. Je m’enivre de tout. Je moissonne les gloussements, les frôlements, les échancrures,  les éclats blancs ou roses des culottes qui parfois pointent leur présence dans le mouvement en ciseaux des cuisses d’une sauteuse en hauteur, le tremblement de deux seins, dans une course d’élan, les fesses ouvertes par les grands écarts la flexion des genoux d’une grimpeuse qui se love à la corde, monte suivant une élégante reptation les reins courbés, dans un délicat ahanement, vers le ciel du gymnase et que je suis, bouche bée, les yeux conquis, le cerveau troublé par la surrection d’hormone, la bite aussi dure qu’un marbre romain. Les gymnases sont restés de vieux camarades. Ils savent. Certains en y entrant se bouchent le nez et font la grimace. Moi je ferme les yeux. Je cherche les jeunes filles. Mes jeunes filles. Je les entends à vrai dire, rire et se provoquer, courir s’encourager, mais je ne les vois plus. Elles sont enfermées dans une boucle du temps et moi je m’éloigne.








Philippe Claudel "Jean-Bark", Ed. Stock





 Dans l'attente de son nouveau  film "Avant l'hiver"


je continue de lire ou de relire


Philippe Claudel






Son  livre  paru en juin  est un hommage à un Ami

Qui embarque pour son dernier voyage




  
 
« Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
                                  Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,                                      
  Sans que rien manque au monde, immense et radieux ! »
Victor Hugo


« Ne nous prenons pas au sérieux. Il n’y aura aucun survivant ! »
 Alphonse Allais




« Tu me disais encore jusqu’à la fin, tu sais, mon Philippe, ce que je veux c’est vivre, oui je veux vivre, et tu le disais avec force, non pas comme une plainte, une prière…Et tu riais… Tu te moquais, de toi, de la mort qui peu à peu s’installait dans tes appartements, bagage après bagage »




Voici l’incipit du  dernier conte de Philippe Claudel,  un beau récit sur la vie et l’amitié que l’auteur a rédigé à l’occasion du décès de son éditeur.




Des bribes de conversations, des coups de fil au fur et à mesure que les souvenirs  de son ami Jean Marc Roberts réapparaissent.





« Notre amitié fut … cela, de petits collages fréquents, des conversations au téléphone, deux, trois, quatre fois par semaine. Quelques déjeuners ou dîners, dans l’année. De petites lettres. Mais pour autant l’impression d’être toujours ensemble, dans cette mosaïque de paroles et de sourires “



Ce « tu »  protéiforme de  Jean-Bark  promène dans tout le texte une prise de conscience du  vieillissement de l’auteur et de son  chagrin:


« Tu es mort et j’ai vieilli. Quand je me regarde dans la glace,
j’ai l’impression que le temps a fait un bond…


Depuis quelques temps je suis pris de passion pour les montres …
 Désormais à mesure que mon temps s’épuise, j’ai le besoin d’en
 éprouver la perte»




Des instants de bonheur  aussi hétéroclites que la vie reviennent toujours plein de soleil et de deuil mélangés à travers une écriture limpide qui ne manque jamais de rappeler l’affection fraternelle pour l’ami « qui a quitté la route » :


« Tu sais que tu seras toujours le bienvenu… mon Jean-Bark,
mon adorable Jean-Bark …


 Nous parlions parfois en italien au téléphone…
Tu m racontais tes enfances en Italie



Tu me fais écrire et je te remercie. Ce livre-là, c’est encore pour toi, grâce à toi que je l’écris. Mais c’est pour moi aussi que je l’ai composé, pour prolonger notre conversation. Pour te faire durer. Pour prouver une fois encore que l’écriture est le seul moyen de se jouer du néant»