lundi 25 août 2014

Philippe Claudel "Le garçon qui entrait dans les livres" - Le monde sans les enfants et autres histoires - Le livre de poche 2006




Pour  vos bonnes et heureuses lectures...




« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré… s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, …  avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus"


Marcel Proust












 Philippe Claudel






Le garçon qui entrait dans les livres


Tout le monde à l’école embêtait Lucas, parce qu’il était malingre (1) et binoclard (2). Et à la maison, tout le monde le disputait. Tout le temps. Son père, sa mère, et son frère qui avait quatre ans de plus que lui. Sa mère disait que son grand frère était une merveille et que lui, Lucas, était un monstre, un bon à rien, un laideron, un idiot, un fainéant, un chenapan (3), une erreur.
Son père disait que sa mère avait bien raison de dire cela, son grand frère riait aux éclats, et lui donnait une grande claque (4) dans le dos. Lucas savait bien que sa maman et son papa ne l’aimaient pas.
Ça arrive que des papas et des mamans n’aiment pas leurs enfants, mais généralement, on ne le dit pas. On ne le dit jamais dans les histoires pour les enfants.
Vous allez peut-être penser que Lucas était très triste. Eh bien, vous vous trompez complètement! Et si bizarre que cela puisse paraître, Lucas était le plus heureux des petits garçons, car il avait un secret. Un vrai et somptueux secret.
Lequel? Eh…Un secret, ça ne se dit pas! Bon d’accord, je veux bien vous le dire parce que c’est vous, mais il faut me promettre de ne pas le répéter. Promis ? Je n’ai pas entendu! Promis?
Bon, c’est bien, je vais donc tout vous dire.
Le secret de Lucas, c’est qu’il parvenait à entrer dans les livres. Oui, oui, absolument, il entrait dans les livres, comme vous vous entrez dans votre chambre, dans la baignoire ou dans la salle de classe.
Il avait découvert cela un beau matin, à la récréation. Ce jour-là, comme d’habitude, il avait voulu jouer avec les autres, mais une fois encore les autres l’avaient chassé. Alors Lucas s’était assis sur le banc, en dessous du marronnier, tout penaud (4). Les larmes lui venaient aux yeux. La maîtresse s’en était rendu compte et s’était approchée de lui. « Tiens, avait-elle dit, tu ne seras plus jamais seul. » Et elle lui avait tendu un livre. Lucas l’avait pris, ouvert, avait lu le premier mot, la première phrase et soudain, pffffftttt, il avait été aspiré!
Il était entré dans le livre, d’un coup, comme s’il avait plongé sur un toboggan qui n’en finissait pas.
Oh la la! il s’en souviendra toute sa vie de cette première fois. Les autres avaient disparu, leurs jeux, leur méchanceté. La cour de l’école aussi avait disparu, le marronnier, le banc sur lequel il était assis, et même la maîtresse avaient disparu!
Lucas était dans le livre, au côté d’un chevalier qui rentrait dans son château après vingt ans d’absence. Le chevalier était magnifique, son armure renvoyait les rayons du soleil, son cheval était caparaçonné de cuir rouge et de tissu damassé. Lucas portait l’écu et la lance du chevalier,il trottinait à sa gauche. Les paysans dans les champs arrêtaient leurs travaux et lançaient des cris de joie en les voyant. Personne n’embêtait Lucas. Personne ne lui faisait de reproche (5). Nul ne se moquait de lui. Le soir même, lors du festin qui célébrait le retour du chevalier il s’assit en face de lui et de sa dame, et il goûta à tous les plats, même au héron(6)farci et au cygne en gelée!
Après ce premier livre prêté par la maîtresse, Lucas essaya d’entrer dans d’autres livres. Il avait peur que le miracle ne se reproduise plus. Il se trompait. A chaque fois, ça marchait! Quel que soit le livre, quel que soit le lieu, il entrait dedans immédiatement ! Il ouvrait la couverture comme on ouvre une porte, et il entrait. Pas plus compliqué que cela. Parfois d’ailleurs, il en ressortait très vite, comme le jour où un Zoboïde à triple laser commença à le prendre en chasse tandis qu’il traversait la stratosphère de la planète Foudrazol, ou le soir où, alors qu’il filait sous les mers dans un curieux engin (7), une pieuvre (8) de la taille d’un immeuble de dix étages essaya de l’avaler!
Pour s’échapper du livre, Lucas le refermait, tout simplement.
A la maison, l’ambiance était épouvantable : son père, sa mère et son frère criaient de plus en plus fort. Ils en avaient toujours après lui, pour un oui ou pour un non. Mais Lucas n’y faisait plus attention. Il s’asseyait dans un coin de la cuisine ou du salon. Il prenait un livre et il disparaissait dedans. Il n’entendait plus rien.
Une jolie jeune fille l’embrassait sur la bouche. Il était un chien d’avalanche. Il devenait roi du Kafiristan et se déplaçait avec une caravane de soixante chameaux. Il grimpait au sommet de Nanga Parbat. Il glissait sur une gondole dans Venise.
Un soir pourtant, tout se passa mal. Il était en train d’approcher d’un grand cerf qui paissait au clair de lune, une belle herbe fraîche dans une immense forêt de Pologne. Lucas avançait doucement, très doucement, à quatre pattes, pour ne pas effrayer l’animal lorsqu’une main énorme l’attrapa par l’épaule.
« Je t’apprendrai à ne pas répondre quand on te parle! ».
Son père se tenait devant lui, le visage déformé par la colère.
« J’en ai assez de tes maudits bouquins! »
Sa mère lui arracha le livre, le déchira en plusieurs morceaux et le jeta à la poubelle. Son frère riait. Son père et sa mère s’acharnèrent sur lui en proférant des mots terribles, des mots très durs, qui cognèrent contre lui à la façon de cailloux pointus. Lucas trembla, ferma les yeux.
Il songea au grand cerf qu’il ne verrait peut-être plus jamais. Des larmes coulèrent sur ses joues. Il se recroquevilla (9) du mieux qu’il put pour se protéger.
Le soir même, en tentant de s’endormir, Lucas prit une grande décision. Il avait mal au coeur. Ca ne pouvait plus durer. Il regarda sa chambre. Il songea à son père, à sa mère, à son frère, et à leur méchanceté, et il songea aux livres. Il mit son réveil à sonner à cinq heures du matin. Il savait désormais ce qui lui restait à faire.
Le lendemain, quand ce fut l’heure du lever, sa mère appela Lucas. Personne ne répondit. Elle n’entendit aucun bruit. Alors elle se mit à hurler son nom pour qu’il descende vite sinon…Son père commença lui aussi à hurler, et son frère aussi. Pas de réponse. Ils montèrent tous les trois l’escalier, comme des fous. Ils ouvrirent la porte de la chambre de Lucas et là, ils ne trouvèrent …rien.
Rien du tout.
Personne.
Tout était en ordre, rien ne manquait, sauf Lucas.
Ses affaires d’école étaient là. Ses vêtements étaient là, mais lui n’y était plus. Seul un très gros livre traînait  (10) sur le sol, un livre avec des milliers et des milliers de pages, un livre qui s’intitulait Les Plus Belles Histoires Du Monde ».
Sa mère lui donna un grand coup de pied. Le livre alla heurter le mur, on entendit comme un petit cri, ou plutôt un petit rie, mais c’était si mince, si lointain que personne ne le remarqua vraiment, ni le père, ni le frère, ni la mère .
Ensuite ceux-ci eurent beau fouiller toute la maison de la cave au grenier, ils ne retrouvèrent pas Lucas.
Pas plus là qu’à l’école, d’ailleurs. On ne le revit jamais. Il avait, pour tout le monde, disparu. Il s’était envolé, volatilisé!
La police enquêta. Elle questionna les parents de Lucas ainsi que son frère. Ils ne surent que répondre. Ils s’emmêlèrent dans leurs mots. Cela parut suspect. On apprit comment ils le traitaient. On les accusa de l’avoir fait disparaître et on les mit en prison.
Moi, on ne m’a pas demandé mon avis, mais je sais très bien où est Lucas….
Vous avez deviné je pense ?
Non? Oui, c’est cela, oui vous brûlez, vous avez trouvé! Mais s’il vous plaît, chuuuuutttt, ne le dites à personne, et croyez-moi, là où est Lucas désormais, il est très très très heureux il a des millions d’amis, et plus personne ne peut lui faire de mal


1) Qui est de constitution et d'apparence chétives, délicates. 2) Fam. (Celui, celle) qui porte des lunettes ou binocles . 3) Fam. Personne que l'absence de scrupules et de sens moral, rend capable de méfaits divers. 4) Qui est embarrassé, confus, généralement à la suite d'une déconvenue, d'une maladresse ou pour avoir été pris en défaut. 5) Parole, écrit ou mimique par lesquels on signifie à quelqu'un sa désapprobation ou son mécontentement à l'encontre de ce qu'il a fait ou dit. 6) Oiseau échassier à grand bec droit et conique, à cou long replié en S, à longues pattes (tendues pendant le vol) et qui fréquente les lieux humides (airone) 7) Instrument (en tout genre). 8) Mollusque céphalopode marin pourvu de huit bras ou tentacules munis de ventouses qui vit dans le creux des rochers près des côtes 9) Se replier, se tasser sur soi-même. 10) Être éparpillé çà et là en désordre, ne pas être rangé








"PARFUMS" - DRAPS FRAIS - Philippe Claudel








Les Trois Âges de la Femme, 1905, Huile sur Toile, 180 × 180 cm,
Galerie Nationale d'Art Moderne, Rome







Philippe Claudel écrivain, cinéaste, dramaturge   
a notamment publié aux éditions Stock

 Les Âmes grises,

La Petite Fille de Monsieur Linh,
  
Le Rapport de Brodeck,
  
romans qui ont connu un grand succès de public 
et ont été couronnés par de nombreux prix.
Membre de l'académie Goncourt,
il réside en Lorraine où il est né en 1962.
  
  
  

En 63 "poèmes en prose", d' «Acacia » à ' « Voyage » ,
évoque les  parfums de l'enfance et de l'adolescence.
Chaque senteur évoque  un monde oublié, dont certaines
traces demeurent : Charogne, Cimetière, Eglise, Enfant qui dort,
Maison d’enfance, Mort, Réveil, Rivière, Salle de classe,
Tilleul, Vieillesse …


Autant de souvenirs, de mystères, d’arômes qui enflent nos 
narines et nous amène ailleurs  … où jadis nous avons vécu.





Draps frais

C’est au soir des dimanches que ma mère revêt les lits de draps propres, draps dans lesquels durant tout le jour elle a emprisonné le vent, et j’aime plus que tout ces draps frais, l’hiver, quand la bise les a battu et raidis (1), parfois gelés, et qu’ils conservent de cette gifle (2)un je ne sais quoi de neigeux et de glacial, rendant encore plus rêche (3)la chair grenue (4) et blanche de leur toile ancestrale (5). M’endormir seul n’a jamais été mon plaisir. Même enfant me manque un autre corps. Sa chaleur, sa puissance, sa douceur, son souffle tiède et les battements de son cœur. L’endormissement souvent me fait craindre  le pire, qui n’est pas la mort mais l’abandon, la solitude interminable. Dès le lendemain il me faut rejoindre l’internat et son dortoir immense, au sol luisant , aux armoires de mauvais bois, aux lits étroits. Un des deux surveillants généraux s’appelle Fiacre. Il me terrorise. On dit que c’est un ancien militaire. On dit aussi que c’est un mélomane averti, qu’il joue du violon. Parfois il me frappe ainsi que d’autres, sans raison, quand il est ivre. Je pleure chaque soir, en silence, cachant mes larmes à mes camarades et à mes pions (6), Monsieur Fixe et Monsieur Bossu. Je me désespère dans cet endroit qui suppose un ennui inhumain. Mais au soir du dimanche, dans les draps frais, le sommeil est un délice car je m’enfonce dans la nuit avec en moi ce parfum de large continent que le tissu tendu s’est pénétré au plein air durant le jour et il me semble respirer, quand mon visage se pose sur le drap et que j’ai éteint la lumière de ma table de nuit, les immensités prussienne, russe, mandchoue (7), mongole et sibérienne, toutes cousues ensemble et captives pour mon égoïste bonheur. Ce n’est pas seulement une odeur de linge lavé, propre, que je hume (8), mais bien celle d’une géographie de terre et de vent, sauvage et ample, étendue d’une infinité de contes, de fables, de chants, d’images, que j’ai lus et regardés, et qui font de moi, sous les toits, dans les premiers pas du sommeil, dans ce lit tendu de ses draps nouveaux que mes grands-mères et grand-tantes ont paré jadis de fleurs, de courbes et d’arabesques avec leurs patientes aiguilles, un voyageur céleste et rassuré, un être vulnérable qui se sait pour un temps entouré et heureux.


1)Rendu raide, privé de souplesse 2)soufflet, coup, claque 3)rude, dur 4)rugueux  5)antique, millénaire 6)surveillant  7)qui est relatif, qui est propre à la Mandchourie et à ses habitants 8)respirer, absorber
  
  



    
Philippe Claudel  Parfums p 83-84  Ed. Stock 2012



  




    



"LES AMES GRISES" - Philippe Claudel - Ed. Stock 203






J' invite mes élèves de III D ESABAC à partager ce site

incontournable pour mener à bien nos activités de lecture :
   

Et je remercie Pascal Golay pour le travail conduit avec 

les élèves de la classe 2 SP du gymnase d'Yverdon en Suisse,









  
Le film  

"Le petit voisin" Philippe Claudel





Ces jours-ci, mes élèves de IVe D  apprennent  à se présenter,
 à écrire des textos et de  brèves lettres  pour se raconter un peu,
 pour mieux se connaître ... pour écouter d'autres  histoires.
En voici une  qui peut les aider...       


 "Pense à moi comme je pense à toi, car c'est en pensant aux autres
 qu'on les fait exister, et ça, les guerres n'y peuvent rien changer "    
                             

Ce petit conte est issu de Le monde sans les enfants et autres histoires


(Vingt histoires , à dévorer, à murmurer, à partager) de Philippe Claudel,
 un  écrivain magicien qui aborde  n'importe quel thème grave ou tabou , 
ici la guerre, à travers des récits délicats et profonds chargés d’émotions
 et de tendresse. À lire et à relire.








Le petit voisin

Bonjour,
Mon nom c'est Wahid, et j'ai ton âge.J'habite pas très loin de chez toi, dans une grande ville qui s'appelle Bagdad. Tu penses peut-être, que je me moque de toi quand je te dis que ce n'est pas trop loin de chez toi? Eh bien, prend une carte du monde, regarde où se trouve Bagdad, tu verras que ce n'est pas très loin. En plus, tu sais bien qu'aujourd'hui, grâce aux avions qui vont très vite, rien n'est vraiment loin de rien. On pourrait presque dire, que je suis ton petit voisin.
Bagdad, c'est une très ancienne ville qui existe depuis des milliers d'années. Son nom signifie "Celle qui fut donnée par Dieu". Je ne sais pas si tu crois en Dieu, mais moi, je n'y crois plus beaucoup parce que, lorsque je regarde ma vie et ma ville, je me dis que dieu soit, il doit être endormi pour toujours, soit il doit être tellement vieux, tellement sourd et tellement aveugle (1) qu'il ne se rend même plus compte de ce qui se passe chez les hommes qu'il a créés.
Parce que tu sais, chez moi, c'est à dire juste à côté de chez toi, oui, là, sur l'autre palier (2), eh bien c'est la guerre.Oui, oui, la guerre. La guerre comme dans les films, comme à la télévision, sauf que chez moi à Bagdad c'est en vrai, ce n'est pas un film. Il y a du bruit de la fumée et des morts, et pas des morts qui se relèvent après avoir joué aux morts. Non, des vrais morts qui restent morts tout le temps et pour toujours.
Chaque matin, lorsque je vais à l'école, enfin dans ce qui reste de mon école car les murs et le toit sont percés comme une passoire (3), je dois faire très attention, c'est ce que me dit ma mère. Je pense que la tienne te dit la même chose, c'est normal, les mères, elles sont toujours inquiètes, pour leurs enfants.
Je suppose que, quand tu traverses la rue, tu  dois faire attention aux voitures qui passent. Moi, c'est comme toi, mais je dois aussi faire attention aux voitures qui ne roulent (4) pas. Celles qui sont arrêtées, immobiles, avec personne dedans, parce que de celles-là, il y en a tous les jours qui explosent, sans prévenir. Le problème, c'est qu'on ne sait pas distinguer celles qui vont exploser de celles qui sont inoffensives, qui sont de vraies voitures quoi!
Quand une voiture explose, c'est que des gens ont mis des bombes dedans, exprès pour tuer d'autres gens, et ça marche parce qu'à chaque explosion, il y a au moins vingt ou trente morts, et du sang partout, et des hommes, des femmes et des enfants, blessés qui hurlent et qui pleurent. Chaque jour, dans ma ville deux ou trois voitures explosent. Si tu sais déjà faire les multiplications comme moi, tu feras le compte, ça fait beaucoup de morts en un mois.
Sur le chemin de l'école, il faut faire attention aux gens qui ont des fusils, car ils peuvent tirer (5) avec, te tirer dessus, et puis là aussi tu es mort. Le problème, c'est qu'il y en a plein des gens avec des fusils : il y a les militaires de mon pays, et puis des militaires d'autres pays qui sont venus dans mon pays pour faire la paix en faisant la guerre. Oui, je sais, ça paraît bizarre expliqué comme ça, mais moi, je te répète ce qu'ils nous disent. Je n'ai pas compris plus que toi. Et puis il y a des gens qui ne sont pas militaires mais qui ont des fusils quand même, pour se défendre, mais je ne sais pas contre qui.
Quand tu vois les militaires ou les autres, il faut faire attention à ne pas courir, car si tu cours, ils croient parfois que tu es un ennemi et ils te tirent dessus. C'est comme ça que mon copain Kamel, il a perdu sa jambe : il était en retard à l'école, il a couru, couru pour que le maître ne le gronde (6) pas trop, des soldats l'ont vu courir et ont cru qu'ils s'enfuyait après avoir fait quelque chose de mal, alors ils ont tiré. Kamel a été blessé à la jambe. La gauche. Il a fallu la lui couper. Moi, je l'aime  bien Kamel, on rigole bien, on est amis pour la vie. C'est embêtant sa jambe, parce qu'on ne peut plus jouer au foot et on ne pourra plus être champions du monde comme on se l'était promis. Mais bon, c'est pas si grave que ça, maintenant,  Kamel et moi on joue aux cartes. Plus tard on sera champions du monde de cartes, personne ne pourra nous en empêcher, aucun soldat, aucune voiture! Même si on perd toutes nos jambes!
Tu sais, malgré tout ce qui s'y passe, je l'aime ma ville. J'y suis né, et puis j'y ai plein de souvenirs. Avant tout ça, quand j'étais très petit, ma mère m'emmenait le soir promener le long de la grande rivière. Plein de gens se retrouvaient là : on pouvait manger des gâteaux, écouter les histoires racontées par les vieillards, entendre des chansons, voir des acrobates et des serpents qui dansaient au son des flûtes.La rivière s'appelle le Tigre. Oui, oui je ne te mens pas, le Tigre. Tu connais un plus joli nom de rivière, toi? Moi pas. Le Tigre, il ne feule (7) pas mais il peut être féroce, plein d'eaux violentes et très petit aussi, plaintif (8) comme un enfant, ça dépend des saisons. En ce moment, il est toujours très gros. Ma mère elle dit que c'est les larmes de tout mon peuple qui le remplissent et qui le font déborder.
Je vais te laisser parce que mes soeurs dans la chambre n'arrêtent pas de se chamailler (9). Elles font beaucoup de bruit. Je les aime bien mais c'est fatigant d'habiter à six dans la même pièce : il y a ma mère, mes soeurs et grand-mère Rhadija, qui n'a plus toute sa tête et qui sourit tout le temps. Et puis moi bien sûr. La nuit, on se serre tous les uns contre les autres. C'est agréable, on a chaud, et on a moins peur comme ça.
Quand le sommeil me prend, je pense à mon père. J'essaie de retrouver son visage. Je ne m'en souviens plus très bien car il est parti quand j'étais tout petit, au début d'une autre guerre. Ma mère me dit qu'il reviendra un jour, mais qu'il dort au loin, dans le sable du désert, très loin, et qu'il attend qu'on pense tous très fort à lui pour se réveiller et pour revenir vers nous.
C'est peut-être un conte que me dit ma mère, mais tu sais, ma ville, c'est la ville des contes, la ville des Mille et Une nuits, la ville de Shéhérazade et du calife Haroun al-Rachid! Oui, oui, celle-là même et pas une autre. Jadis, lorsqu'on l'a bâtie (10) il y a des milliers d'années, on lui a donné le plus beau surnom qui soit : Madinat al-Salam, ce qui veut dire La cité de la paix. C'est dommage que personne ne s'en souviennne plus aujourd'hui, tu ne crois pas ?
Mais tu pourras peut-être le dire toi, à tout le monde autour de toi, aux petits comme nous et surtout aux grands, hein, tu le leur diras toi, mon petit voisin ?
S'il te plaît, s'il te plaît...
Je t'embrasse bien fort.
Pense à moi comme je pense à toi, car c'est en pensant aux autres qu'on les fait exister, et ça, les guerres n'y peuvent rien changer.
Wahid.

  1. Qui est privé de l'usage, plus rarement des organes, de la vue. Une  personne aveugle;  un cheval, un insecte aveugle; être, devenir aveugle :
  2. Plate-forme située au sommet d'un escalier.
  3. Ustensile de cuisine à pieds ou à manche, de forme et de taille variées, formé d'un récipient percé de trous et utilisé, pour filtrer des liquides (bouillon, jus de fruits, lait, etc.), égoutter des aliments, les réduire en purée.
  4. Se déplacer, circuler.
  5. Faire usage d'une arme à feu. Tirer un coup de canon, de fusil, de pistolet.
  6. Faire un reproche amical à (quelqu'un).
  7. En parlant d'un tigre ou d'un animal de la même famille, pousser son cri; souffler, émettre un cri sourd, en parlant d'un chat en colère.
  8. Qui a l'accent d'une plainte; qui exprime une douleur.
  9. Se disputer, se quereller pour des futilités. Ce sont les gamins qui se chamaillent en revenant de l'école.
  10. Construire, édifier. Faire bâtir une maison.