mardi 12 août 2014

Poésie en liberté: Palmarès de l'étranger 2014 - Deuxième prix : Giulia Calvi" - Lycée "E. Cairoli Varese (Italie)













Phalène (conversation avec un triste rêveur)
 
-Vis; la vie qui passe; soupires, soupires.
-Toute la nuit?
-Tu es une phalène.
-Toute la nuit.
-C’est normal, c’est normal que tout te fasse mal.
-Toute la nuit, toute la nuit.
-Et puis, qui te dit ça, Petite?
-À moi, la vie coulait par les yeux comme rivières. 
-Tu t’es éteinte, Petite.
-À moi, la vie s’éteignait dans les yeux comme cendre.
-Je peux y effondrer dans ta bouche, Petite. 
-À moi, les mots déchirent les lèvres.
-Déchires-moi l’ âme, Petite.
-À moi, la peur s’enfonce dans la peau comme lames.
-Et par ta gorge on égorge les rêves.
-À moi, la vie disparaît comme brouillard.
-À nous, la vie embrouille comme brouillard; tu es le non-sens  
de toi-même.
 
Giulia Calvi
 
 
 
 

 



 
 
 
 
 
Pourquoi as-tu décidé de participer à Poésie en liberté?
 
J'ai toujours aimé la poésie et la littérature en général. Mon professeur de français,
Carlo Zerba,  avait présenté en cours ce concours et mon amour pour la poésie m'a
amenée à  m’inscrire.
 
C'est la première fois que tu participes à un concours?
 
C’est la première fois pour  un concours de poésie. En ce qui concerne  la prose, j’ai
participé au concours Premio Chiara Giovani il y a un an et je suis arrivée parmi les 23
 finalistes. J'ai envoyé une histoire  cette année aussi, mais on ne connaît  pas encore la
 liste des gagnants.  
 
D'où vient cette passion pour l'écriture?
 
C'est une passion qui remonte à mon enfance. À 6 ans, j'avais déjà lu tous les livres
 de  Harry Potter publiés à l'époque; je crois que cette passion est née à partir de ce
moment-là. J’espère que cette passion pourra faire partie de mon travail, quand je
serai  adulte.  J'ai toujours beaucoup lu, et cela m'a énormément  aidé dans l'écriture.
Je suis arrivée un peu plus tard à la lecture des poèmes, à l'âge de 11 ans. J'avais vu
le  film "Il postino", avec Massimo Troisi, et j'avais commencé à lire Neruda.
 
Quels sont tes livres et tes poèmes préférés?
 
Il est très difficile de choisir un livre seulement. Il y en a plusieurs : Uno Nessuno e
Centomila de Pirandello m'a, sans aucun doute, beaucoup marquée  , mais j'ai aussi
 aimé Le Petit Prince de Saint-Exupéry, Demian de Hesse, Il giovane Holden de
Salinger et  Un uomo d’  Oriana Fallaci. Parmi les recueils de poèmes j’ai bien aimé
 Antologia di Spoon River d’Edgar Lee Masters, Il quaderno verde del Che,   Howl
et Kaddish d'Allen  Ginsberg.


 

Montaigne: "Ai-je perdu mon temps"..." [Essais, Livre II, chapitre XVIII, « Du démentir », extrait]




Le chapitre XVIII, intitulé "Du démentir" reprend l'avis aux lecteurs et montre qu'il écrit pour lui et ses amis. Il aborde un thème fondamental : pourquoi et comment parler de soi.
Il est assez rare qu'un auteur ne s'interroge pas sur sa démarche
 autobiographique. Deux thèmes : interrogations sur le bien fondé
 de l'écriture autobiographique et justification de l'autobiographie
 et de sa publication.   
En écrivant son autobiographie, Montaigne se révèle tel qu'il est
 et trouve ainsi une occasion de mieux se connaître, tout en
donnant à un public potentiel une possibilité de le connaître.
  
 
 


 
 


 "Ai-je perdu mon temps?..."
 
 
    Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie ; non d'une occupation et fin tierce et étrangère comme tous autres livres.
    Ai-je perdu mon temps de m'être rendu compte de moi si continuellement, si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ni ne se pénètrent, comme celui qui en fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force.
    Les plus délicieux plaisirs, si se digèrent-ils au dedans, fuient à laisser trace de soi, et fuient la vue non seulement du peuple, mais d'un autre.
    Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ! et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nature nous a étrennés d'une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. J'écoute à mes rêveries parce que j'ai à les enrôler. Quant de fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m'en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction ! Et si, ces verges poétiques :
Zon dessus l'oeil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin !
s'impriment encore mieux en papier qu'en la chair vive. Quoi, si je prête un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je guette si je pourrai friponner quelque chose de quoi émailler ou étayer le mien ?
    
 [Essais, Livre II, chapitre XVIII, « Du démentir », extrait]


 
 
 
 
 Montaigne souligne le plaisir de la relation à soi-même car il faut se regarder comme  un autre et avoir une relation avec soi-même. Il donne une grande place à l'affectivité :  champ lexical du plaisir et de l'agrément.
On pourra toujours relire les moments heureux de sa vie. On fige pour l'éternité les moments les plus agréables de sa vie.L'autobiographie, faire le point, faire ressurgir les plaisirs est le meilleur moyen de lutter contre l'ennui. Il nous montre la relation entre la représentation de soi et la connaissance de soi (autobiographie : essayer  de se représenter).
Les deux opérations vont de paire : parler de soi implique une meilleure connaissance de soi. Il utilise le vocabulaire de la peinture et de la sculpture pour le champ lexical de parler de soi : "moulant sur moi cette figure", "dresser et composer", "le patron" (c'est Montaigne lui-même), "me peignant", "couleurs", "l'étude", "l'ouvrage".
Il faut que Montaigne se regarde. Cela montre les différentes étapes de l'autobiographie. Une meilleure maîtrise de soi. Montaigne met en valeur sa volonté de dominer son imagination quand il va parler de lui (champ lexical de l'ordre ), "ranger ma fantaisie à rêver", "ordre", "la garder de se perdre et extravaguer  au vent", "enrôler". 
Soucis de structure, de ne pas aller dans tous les sens, de suivre un fil conducteur.  D'où l'autobiographie (meilleure maîtrise de soi).
 


 
 




lundi 11 août 2014

Interview à M. Zerba de Ana Ferati






J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
  

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S'il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !
  
  Victor Hugo Ultima verba




    





    



Je ne publie jamais en italien sur ce blog,
 
mais face aux misères que l'on doit supporter

 ... je ne peux que remercier une fois de plus
 
mes élèves les meilleurs et les pires,
 
eux aussi, ont plein droit à mon travail
 
 ...  même plus.
 
 
 
MERCI
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L'être humain jouit de ce privilège de pouvoir tirer
 
 des jouissances nouvelles et subtiles

même de la douleur, de la catastrophe et de la fatalité
 
    
(Charles Baudelaire)
 



Ana Ferati   (I D EsaBac)
Intervista al prof. Zerba … non so dirti come e quando ma vedrai che cambierà

- Come si trova al Cairoli? Da quanto tempo insegna qui?
Insegno al Liceo ormai dal 1999…15 anni!  Sarebbe troppo lungo l’elenco per ricordare i momenti felici, gli alunni, gli eventi, 3 convegni di letteratura … direi solo ESABAC, senza dubbio l’aver creato questa sezione internazionale al Cairoli è quello che maggiormente mi gratifica.
- Da ragazzo pensava già di diventare professore di francese?
No, anche se se conservo un ottimo ricordo dei miei docenti e questo ha senz’altro influenzato le mie scelte …  In 3a media la mia carissima prof di francese mi  regalò un libro sulla storia della Francia che non sono mai riuscito a ritrovare.
- Una curiosità: qual è il peggior voto che abbia mai preso da studente?
Non ho dubbi 2,5 in latino … lo ricordo ancora perché ai tempi si studiava latino alle medie ed io … secchione,  avevo 9!
- In veste di professore, quel è stato l'episodio più divertente che sia mai accaduto in una sua classe?
Troppi … mi diverto sempre e spero che questo capiti anche ai miei alunni, ma forse il ricordo più divertente é di aver lasciato a Milano a mezzanotte 2 colleghe … non del classico … che da quel che sento non l’hanno dimenticato!
Ma come potevo ricordarmi di loro dopo “L’école des femmes” di Molière con  Daniel Auteuil che mi aspettava per un autografo!
- Da qualche anno gestisce un blog in francese, che sta avendo un notevole successo. Ce ne vuole parlare?
Vi lascio l’indirizzo per visionarlo … http://memoiresdeprof.blogspot.it
Sono felice dell’apprezzamento di colleghi e alunni … con la speranza che i miei alunni continuino ad  approfittare del mio lavoro diurno e notturno!
- Un libro, una canzone, un film.
Mémoires d’Hadrien di Marguerite Yourcenar al primo posto, con Delitto e Castigo di Dostoevskij, la Recherche di Proust, Boule de suif di Maupassant, Le Rapport Brodeck di Philippe Claudel … e quello che devo ancora leggere che mi aspetta con altri 20 sulla mia scrivania!
Sul blog troverete parecchie canzoni, ritengo  molto coinvolgente  lo studio di una lingua attraverso le canzoni, difficile citare una sola canzone ..forse “La ballata  degli annegati” di Guccini che ho ritrovato recentemente,il mitico Brassens au sommet insieme a Jacques Brel e Fabrizio de André  sono quelli  che più mi ricordano la voglia di vivere e la  sfiga che regna sovrano tra i poveracci, i paria.
 - Un personaggio del passato ed uno attuale che ammira?
Avrei voluto vivere come Baudelaire … nel presente voi studenti siete i soli che posso ammirare,  su di Voi confido … il presente lo subisco e lo sopporto solo grazie alla mia rivolta quotidiana di fronte alla desolazione umana che ci circonda a livello politico e sociale, dove l’ignoranza e il servilismo regnano sovrani.
- Come ritiene che siano i ragazzi di oggi?
Culturalmente, a volte, superficiali .. Affascinanti  come sempre, come tutti lo siamo stati a 18 e forse qualche collega se n’è dimenticato! …
Non abbiate paura di nulla saranno gli altri a temervi!
- Se fosse stato lei l'intervistatore, quale altra domanda avrebbe posto?
Nessuna domanda … una canzone Vedrai vedrai … non so dirti come e quando ma vedrai che cambierà .. forse non sarà domani, ma un bel giorno cambierà …! (Luigi Tenco) 









Tachan État civil


 J'ai pas de "look", j'ai pas d'image, j'ai pas de profil,
J'poursuis ma route, imperturbable, sur mon fil
Et je déambule
Comme un funambule,
Entre trois chats, deux cheminées et un chenil,
Un gros chagrin, un petit amour couleur des Iles...
Mon état civil:
"Attention, fragile!"
Pour les imbéciles
Qui brisent les fleurs de leurs gros doigts!

J'suis pas chébran, je suis pas "out", je ne suis pas "in",
J'ai pas de "clip", j'ai pas de "hit", pas de "standing"
Et je déambule
Comme un noctambule,
Petit lutin perché sur un croissant de lune,
Petit pantin perdu à une corne de brume...
Mon état civil:
"Attention, fragile!"
Pour les imbéciles
Qui brisent les fleurs de leurs gros doigts!

Je n'suis pas "rock", je n'suis pas "pop", je n'suis pas "twist",
J'aime le tango, l'veau marengo et les valses tristes
Et je déambule
En faisant mes bulles
Mes petites chanson tantôt canons, tantôt câlines,
Mes petits poèmes moitié piments, moitié pralines...
Et en codicille:
"Attention, fragile!"
Pour les imbéciles
Qui brisent les fleurs de leurs gros doigts






dimanche 10 août 2014

Marcel Proust "La mort de Bergotte"







Vue de Delft (Gezicht op Delft) Johannes Vermeer (1659-1660) Huile sur toile
 
Mauritshuis, La Haye (Drapeau : Pays-Bas Pays-Bas)
 
     

 « On sait que le récit de la mort de Bergotte a été inspiré par
un grave malaise que Proust lui-même a eu en visitant, en 1921,
une exposition de peinture hollandaise au musée du Jeu de Paume.
La Recherche du temps  perdu tend à rendre compte de la totalité
d’une vie, mais l’aboutissement  de cette vie est précisément de
commencer à écrire la Recherche du temps perdu. La vie du héros
 n’y aboutit pas à la mort du héros. Pourtant sa mort s’y trouve
inscrite : elle est reflétée par la mort de Bergotte. Si le soleil
horizontal par temps orageux, dans la Vue de Delft, détache
de façon hallucinante, pour Proust ou pour Bergotte,
le « petit pan de mur jaune », la lueur de la mort  détache
d’une façon analogue, de l’ensemble de la Recherche,
le texte inspiré consacré à celle de Bergotte. »
 
  Jean Pavans

« J'appris que ce jour-là avait eu lieu une mort qui me fit beaucoup de peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie durait depuis longtemps. Non pas celle, évidemment, qu'il avait eue d'abord et qui était naturelle. La nature ne semble guère capable de donner que des maladies assez courtes. Mais la médecine s'est annexé l'art de les prolonger. Les remèdes, la rémission qu'ils procurent, le malaise que leur interruption fait renaître, composent un simulacre de maladie que l'habitude du patient finit par stabiliser, par styliser, de même que les enfants toussent régulièrement par quintes longtemps après qu'ils sont guéris de la coqueluche. Puis les remèdes agissent moins, on les augmente, ils ne font plus aucun bien, mais ils ont commencé à faire du mal grâce à cette indisposition durable. La nature ne leur aurait pas offert une durée si longue. C'est une grande merveille que la médecine, égalant presque la nature, puisse forcer à garder le lit, à continuer sous peine de mort l'usage d'un médicament. Dès lors, la maladie artificiellement greffée a pris racine, est devenue une maladie secondaire mais vraie, avec cette seule différence que les maladies naturelles guérissent, mais jamais celles que crée la médecine, car elle ignore le secret de la guérison.
Il y avait des années que Bergotte ne sortait plus de chez lui. D'ailleurs, il n'avait jamais aimé le monde, ou l'avait aimé un seul jour pour le mépriser comme tout le reste, et de la même façon, qui était la sienne, à savoir non de mépriser parce qu'on ne peut obtenir, mais aussitôt qu'on a obtenu. Il vivait si simplement qu'on ne soupçonnait pas à quel point il était riche, et l'eût-on su qu'on se fût trompé encore, l'ayant cru alors avare, alors que personne ne fut jamais si généreux. Il l'était surtout avec des femmes, des fillettes pour mieux dire, et qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu de chose. Il s'excusait à ses propres yeux parce qu'il savait ne pouvoir jamais si bien produire que dans l'atmosphère de se sentir amoureux. L'amour, c'est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres parce qu'il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. Et même, si cet amour amène des désillusions, du moins agite-t-il, de cette façon-là aussi, la surface de l'âme, qui sans cela risquerait de devenir stagnante. Le désir n'est donc pas inutile à l'écrivain pour l'éloigner des autres hommes d'abord et de se conformer à eux, pour rendre ensuite quelques mouvements à une machine spirituelle qui, passé un certain âge, a tendance à s'immobiliser. On n'arrive pas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui empêchent de l'être et qui nous fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception. Les rêves ne sont pas réalisables, nous le savons ; nous n'en formerions peut-être pas sans le désir, et il est utile d'en former pour les voir échouer et que leur échec instruise. Aussi Bergotte se disait-il : « Je dépense plus que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu'elles me donnent me font écrire un livre qui me rapporte de l'argent. » Économiquement ce raisonnement était absurde, mais sans doute trouvait-il quelque agrément à transmuter ainsi l'or en caresses et les caresses en or. Nous avons vu, au moment de la mort de ma grand'mère, que la vieillesse fatiguée aimait le repos. Or dans le monde il n'y a que la conversation. Elle y est stupide, mais a le pouvoir de supprimer les femmes, qui ne sont plus que questions et réponses. Hors du monde les femmes redeviennent ce qui est si reposant pour le vieillard fatigué, un objet de contemplation. En tous cas, maintenant, il n'était plus question de rien de tout cela. J'ai dit que Bergotte ne sortait plus de chez lui, et quand il se levait une heure dans sa chambre, c'était tout enveloppé de châles, de plaids, de tout ce dont on se couvre au moment de s'exposer à un grand froid ou de monter en chemin de fer. Il s'en excusait auprès des rares amis qu'il laissait pénétrer auprès de lui, et montrant ses tartans, ses couvertures, il disait gaiement : « Que voulez-vous, mon cher, Anaxagore l'a dit, la vie est un voyage. » Il allait ainsi se refroidissant progressivement, petite planète qui offrait une image anticipée de la grande quand, peu à peu, la chaleur se retirera de la terre, puis la vie. Alors la résurrection aura pris fin, car, si avant dans les générations futures que brillent les œuvres des hommes, encore faut-il qu'il y ait des hommes. Si certaines espèces d'animaux résistent plus longtemps au froid envahisseur, quand il n'y aura plus d'hommes, et à supposer que la gloire de Bergotte ait duré jusque-là, brusquement elle s'éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux qui le liront, car il est peu probable que, comme les apôtres à la Pentecôte, ils puissent comprendre le langage des divers peuples humains sans l'avoir appris.
Dans les mois qui précédèrent sa mort, Bergotte souffrait d'insomnies, et, ce qui est pire, dès qu'il s'endormait, de cauchemars, qui, s'il s'éveillait, faisaient qu'il évitait de se rendormir. Longtemps il avait aimé les rêves, même les mauvais rêves, parce que grâce à eux, grâce à la contradiction qu'ils présentent avec la réalité qu'on a devant soi à l'état de veille, ils nous donnent, au plus tard dès le réveil, la sensation profonde que nous avons dormi. Mais les cauchemars de Bergotte n'étaient pas cela. Quand il parlait de cauchemars, autrefois il entendait des choses désagréables qui se passaient dans son cerveau. Maintenant, c'est comme venus du dehors de lui qu'il percevait une main munie d'un torchon mouillé qui, passée sur sa figure par une femme méchante, s'efforçait de le réveiller ; d'intolérables chatouillements sur les hanches ; la rage – parce que Bergotte avait murmuré en dormant qu'il conduisait mal – d'un cocher fou furieux qui se jetait sur l'écrivain et lui mordait les doigts, les lui sciait. Enfin, dès que dans son sommeil l'obscurité était suffisante, la nature faisait une espèce de répétition sans costumes de l'attaque d'apoplexie qui l'emporterait : Bergotte entrait en voiture sous le porche du nouvel hôtel des Swann, voulait descendre. Un vertige foudroyant le clouait sur sa banquette, le concierge essayait de l'aider à descendre, il restait assis, ne pouvant se soulever, dresser ses jambes. Il essayait de s'accrocher au pilier de pierre qui était devant lui, mais n'y trouvait pas un suffisant appui pour se mettre debout.
Il consulta les médecins qui, flattés d'être appelés par lui, virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt ans qu'il n'avait rien fait), dans son surmenage, la cause de ses malaises. Ils lui conseillèrent de ne pas lire de contes terrifiants (il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil « indispensable à la vie » (il n'avait dû quelques années de mieux relatif qu'à sa claustration chez lui), de s'alimenter davantage (ce qui le fit maigrir et alimenta surtout ses cauchemars). Un de ses médecins étant doué de l'esprit de contradiction et de taquinerie, dès que Bergotte le voyait en l'absence des autres et, pour ne pas le froisser, lui soumettait comme des idées de lui ce que les autres lui avaient conseillé, le médecin contredisant, croyant que Bergotte cherchait à se faire ordonner quelque chose qui lui plaisait, le lui défendait aussitôt, et souvent avec des raisons fabriquées si vite pour les besoins de la cause que, devant l'évidence des objections matérielles que faisait Bergotte, le docteur contredisant était obligé, dans la même phrase, de se contredire lui-même, mais, pour des raisons nouvelles, renforçait la même prohibition. Bergotte revenait à un des premiers médecins, homme qui se piquait d'esprit, surtout devant un des maîtres de la plume, et qui, si Bergotte insinuait : « Il me semble pourtant que le Dr X. m'avait dit – autrefois bien entendu – que cela pouvait me congestionner le rein et le cerveau... » souriait malicieusement, levait le doigt et prononçait : « J'ai dit user, je n'ai pas dit abuser. Bien entendu, tout remède, si on exagère, devient une arme à double tranchant. » Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu'aucune autorisation du docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer. Nous savons que les bains froids nous font mal, nous les aimons : nous trouverons toujours un médecin pour nous les conseiller, non pour empêcher qu'ils ne nous fassent mal. À chacun de ces médecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s'était défendu depuis des années. Au bout de quelques semaines, les accidents d'autrefois avaient reparu, les récents s'étaient aggravés. Affolé par une souffrance de toutes les minutes, à laquelle s'ajoutait l'insomnie coupée de brefs cauchemars, Bergotte ne fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avec excès, de différents narcotiques, lisant avec confiance le prospectus accompagnant chacun d'eux, prospectus qui proclamait la nécessité du sommeil mais insinuait que tous les produits qui l'amènent (sauf celui contenu dans le flacon qu'il enveloppait et qui ne produisait jamais d'intoxication) étaient toxiques et par là rendaient le remède pire que le mal. Bergotte les essaya tous. Certains sont d'une autre famille que ceux auxquels nous sommes habitués, dérivés, par exemple, de l'amyle et de l'éthyle. On n'absorbe le produit nouveau, d'une composition toute différente, qu'avec la délicieuse attente de l'inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. Vers quels genres ignorés de sommeil, de rêves, le nouveau venu va-t-il nous conduire ? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre pensée. De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint la veille de ce jour-là où il s'était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n'apportent la preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure ; il n'y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance.
On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection. »



Vue de Delft (Gezicht op Delft) Johannes Vermeer 

(1659-1660) Huile sur toile