dimanche 10 août 2014

Un été avec Proust ED. Equateurs (France-Inter)









Enfin ...l'été nous ouvre des espaces  pour  lire ou relire,
allongés sous le parasol,  à la campagne ou bien au sommet 
d'une colline face au Mont Rosa,    
 
"À la recherche du temps perdu" de Marcel Proust,
d'autant plus que mes élèves de II D ESABAC doivent préparer
Combray pour la rentrée



"Le grand écrivain est comme la graine qui nourrit
les autres de ce qui l’a nourrie d’abord elle-même"






Un été avec Proust
 
 
reprend une émission de Laura El Maki  pour France-Inter de 2013 
 avec 8 spécialistes : Antoine  Compagnon (Le Temps), Jean-Yves
Tadié (Les Personnages), Jérôme Prieur (Proust et son Monde),
Nicolas Grimaldi (L'Amour), Julia Kristeva (L'Imaginaire), Michel
Erman (Les Lieux), Raphaël Enthoven (Proust et les Philosophes)
et Adrien Goetz (Les Arts)  









Voilà un livre limpide pas trop long qui permet d'aborder 
quelques clés pour permettre au lecteur de se retrouver dans 
cet univers prodigieux de la Recherche





André Maurois "Le Monde de Marcel Proust" Hachette (1960)


André Maurois "Le Monde de Marcel Proust" Hachette 1960)






 Il y a des livres qui nous accompagnent toujours et dans lesquels on retrouve chaque fois 
"les paradis perdus"
qu' à travers la lecture ... l'on ne peut retrouver
"qu'en soi".

Le livre de


Le Monde de Marcel Proust.

fait partie de ceux-ci.






Il s'agit d'un Don "involontaire" du Gouvernemet Français

(je n'en ai jamais reçu ... je suis toujours en attente!)

selon le coup de tampon qui a été estampillé au-dessus.



Il y a un vingtaine d'années, on m'avait proposé d' aller chercher

des bouquins à l'Institut Français de Venise parce que, suite à un

changement d'adresse, on avait pensé en faire cadeau 

aux enseignants ...



C'était un chaud été ... de 1989 ou bien de 1990.

Ravi de cette proposition je suis parti à Venise un matin du mois

de juillet de Pavie et je suis rentré vers 19 heures avec une

cinquantaine de livres, que j'avais distribués autour de moi dans

le train vide, avec une chaleur étouffante qui dépassait les 40 °.

j'essayais de les feuilleter sans presque les toucher tellement

j'étais en nage.



D'abord,  les photos m'ont enchanté, un petit bouquin de

95 pages de 13 chapitres lus avant le départ du train...

A' l'époque je n'avais exploré que quelques pages de la Recherche ...

depuis je n'ai plus arrêté ...


Résultat de recherche d'images pour "illiers combray"

C'est à partir de

"AU COMMENCEMENT était Illiers, petite ville

voisine de Chartres aux confins de la Beauce et du Perche,

siège provisoire et personnel du Paradis Terrestre"

que je cherche à revivre avec mes bons élèves

ces paradis toujours nouveaux, toujours aussi beaux.



Maison de Tante Léonie - Musée Marcel Proust 1 - Illiers-Combray
Musée Marcel Proust



Image associée

Le Pré Catelan 

lundi 14 juillet 2014

Montaigne: "Je ne peins pas l'être. Je peins le passage."













Les autres forment l’homme ; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu’il n’est. Méshui, c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, comme disait Demade, je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve.


Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition.

Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque particulière et étrangère ; moi, le premier, par mon être universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi.

Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en connaissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de crédit et de commandement, des effets de nature crus et simples, et d’une nature encore bien faiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bâtir des livres sans science et sans art ? Les fantaisies de la musique sont conduites par art, les miennes par sort. Au moins j’ai ceci selon la discipline, que jamais homme ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que je fais celui que j’ai entrepris, et qu’en celui-là je suis le plus savant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne pénétra en sa matière plus avant, ni en éplucha plus particulièrement les membres et suites ; et n’arriva plus exactement et pleinement à la fin qu’il s’était proposée à sa besogne. Pour la parfaire, je n’ai besoin d’y apporter que la fidélité ; celle-là y est, la plus sincère et pure qui se trouve. Je dis vrai, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire ; et l’ose un peu plus en vieillissant, car il semble que la coutume concède à cet âge plus de liberté à bavasser et d’indiscrétion à parler de soi. Il ne peut advenir ici ce que je vois advenir souvent, que l’artisan et sa besogne se contrarient : un homme de si honnête conversation a-t-il fait un si sot écrit ? ou, des écrits si savants sont-ils partis d’un homme de si faible conversation, qui a un entretien commun et ses écrits rares, c’est-à-dire que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte, et non en lui ? Un personnage savant n’est pas savant partout ; mais le suffisant est partout suffisant, et à ignorer même.

Ici, nous allons conformément et tout d’un train, mon livre et moi. Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouvrage à part de l’ouvrier ; ici, non : qui touche l’un, touche l’autre. Celui qui en jugera sans le connaître, se fera plus de tort qu’à moi ; celui qui l’aura connu, m’a du tout satisfait. Heureux outre mon mérite, si j’ai seulement cette part à l’approbation publique, que je fasse sentir aux gens d’entendement que j’étais capable de faire mon profit de la science, si j’en eusse eu, et que je méritais que la mémoire me secourût mieux.












Ai-je perdu mon temps ?

De l'amitié

franceculture


mardi 8 juillet 2014

Le magasin des suicides: du roman de Jean Teulé au film











Le magasin des suicides






ALLOCINE














Avec la crise qui vous défrise

(Avec la crise qui vous défrise)

Quoi de plus doux qu'une mort exquise

(Une mort exquise)

Soyez lucides et pas timides

(Soyez lucides et pas timides)

Y a pas à dire

Vive le suicide!



Entrez, entrez

N'ayez pas peur

Nous sommes ouverts

Jusqu'à 20 heures

Tout est limpide

Rien n'est trompeur

Vous faire mourir

C'est notre bonheur!



Si ça vous coûte

Le premier pas

N'oubliez pas

Que nous sommes là

Pour vous aider

Sans tralala

A passer de vie à trépas!

(De vie à tépas)



Avec la crise qui vous défrise

(Avec la crise qui vous défrise)

Quoi de plus doux qu'une mort exquise

(Une mort exquise)

Soyez lucides et pas timides

(Soyez lucides et pas timides)

Y a pas à dire

Vive le suicide!



Soyez bienvenus

Au Paradis

Fin des soucis

C'est comme je vous l'dit

Tout est possible

Rien interdit

Rien mise à part

Qu'on n'fait pas crédit!



Pour partir y a tellement de façons

Grand choix mortel de 300 poisons

Sans oublier la pendaison

C'est sa passion !

Rien que d'y pensez j'ai le frisson

Le grand frisson!



Avec la crise qui vous défrise

(Avec la crise qui vous défrise)

Quoi de plus doux qu'une mort exquise

(Une mort exquise)

Soyez lucides et pas timides

(Soyez lucides et pas timides)

Y a pas à dire

Vive le suicide!



Tous nos produits sont de qualité

Nous garantissons le décès

Notre devise pour assurer

Soit trépassé soit remboursé!



On est utile à toute la ville

(Ils sont utiles à toute la ville)

Et quelque soit votre profil

(Notre profil)

Oubliez tout mourrez tranquilles

(Oublions tout mourrons tranquilles)

Adieu la vie ainsi soit t-il

samedi 14 juin 2014

Marcel Mouloudji, disparu il y a 20 ans, mais toujours vivant








En haut de la rue St-Vincent


Un poète et une inconnue

S'aimèrent l'espace d'un instant

Mais il ne l'a jamais revue



Cette chanson il composa

Espérant que son inconnue

Un matin d'printemps l'entendra

Quelque part au coin d'une rue



La lune trop blême

Pose un diadème

Sur tes cheveux roux

La lune trop rousse

De gloire éclabousse

Ton jupon plein d'trous



La lune trop pâle

Caresse l'opale

De tes yeux blasés

Princesse de la rue

Soit la bienvenue

Dans mon cœur blessé



Les escaliers de la butte sont durs aux miséreux

Les ailes des moulins protègent les amoureux



Petite mandigote

Je sens ta menotte

Qui cherche ma main

Je sens ta poitrine

Et ta taille fine

J'oublie mon chagrin



Je sens sur tes lèvres

Une odeur de fièvre

De gosse mal nourri

Et sous ta caresse

Je sens une ivresse

Qui m'anéantit



Les escaliers de la butte sont durs aux miséreux

Les ailes des moulins protègent les amoureux



Mais voilà qu'il flotte

La lune se trotte

La princesse aussi

Sous le ciel sans lune

Je pleure à la brune

Mon rêve évanoui

     

jeudi 17 avril 2014

Gérard de Nerval (1808-1855): Fantaisie











Magister




Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très-vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.



Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,


Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;



Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

Odelettes (1854)

Commentaire fait par Francisca Licandeo









dimanche 23 mars 2014

Anonyme, Chanson de trouvère, XIIe ou XIIIe siècle : "Voulez-vous que je vous chante un chant d'amour..."

                            


                                                                                          

                                                                             






Voulez-vous que je vous chante 



Écrite au XIIe ou au XIIIe siècle, cette chanson de trouvère est une « reverdie », c’est-à-dire une chanson de printemps et d’amour. Comme dans beaucoup d’œuvres de cette époque, la figure de l’auteur est présente dans la première strophe qui présente le sujet et le genre du poème.





Voulez-vous que je vous chante

Un chant d’amour avenant ?

Vilain ne le fit mie, (1)

Mais le fit un chevalier

A l’ombre d’un olivier

Entre les bras s’amie (2)



Chemisette avait de lin

Et blanc pelisson d’hermin (3)

Et bliaut de soie ; (4)

Chausses (5) elle avait de glaïeuls

Et souliers de fleurs de mai,

Etroitement chaussée.



Ceinturette avait de feuilles

Qui verdit quand le temps meuille, (6)

D’or était boutonnée ; (7)

L’aumônière (8) était d’amour

Ses cordons étaient de fleurs :

Par amour avait été donnée.



Elle chevauchait une mule ;

D’argent était la ferrure, (9)

La selle dorée :

Sur la croupe par-derrière,

Avait planté trois rosiers

Pour lui faire ombrage.



Ainsi s’en allait en un pré :

Chevaliers l’ont rencontrée,

Bien l’ont saluée,

- Belle, où êtes-vous née ?

- De France (10) suis la louée,

Du plus haut parage. (11)



Le rossignol est mon père,

Qui chante sur la ramée (12)

Au plus haut bocage ;

Et la sirène est ma mère,

Qui chante en la mère salée

Au plus haut rivage.



-Belle, vous êtes bien née :

Bien êtes apparentée

Et de haut parage,

Plût à Dieu notre père

Que vous me fussiez donnée

A femme épousée !

1)ce n’est pas un vilain qui la composa 2)entre les bras de son amie 3)manteau d’hermine, fourrure blanche 4)corsage / sorte de longue tunique de laine ou de soie portée au Moyen Âge par les femmes et les hommes 5) Partie du vêtement masculin qui, autrefois, selon la mode, couvrait le corps de la ceinture jusqu'aux genoux (haut-de-chausses) ou jusqu'aux pieds (bas-de-chausses) 6)quand il pleut 7) Muni de boutons et qui donc se ferme au moyen de boutons 8)petite bourse portée à la ceinture 9)fer à cheval 10) de l’Île-de-France pays de la langue d’oïl, langue des trouvères 11)de grande noblesse 12)branche, rameau

Anonyme, Chanson de trouvère, XIIe ou XIIIe siècle







lundi 17 mars 2014

Charles Baudelaire "Rêve parisien"





Sagres (Portugal)

 

Rêve parisien


A Constantin Guys




I

De ce terrible paysage,

Tel que jamais mortel n'en vit,

Ce matin encore l'image,

Vague et lointaine, me ravit.



Le sommeil est plein de miracles !

Par un caprice singulier,

J'avais banni de ces spectacles

Le végétal irrégulier,



Et, peintre fier de mon génie,

Je savourais dans mon tableau

L'enivrante monotonie

Du métal, du marbre et de l'eau.



Babel d'escaliers et d'arcades,

C'était un palais infini,

Plein de bassins et de cascades

Tombant dans l'or mat ou bruni ;



Et des cataractes pesantes,

Comme des rideaux de cristal,

Se suspendaient, éblouissantes,

A des murailles de métal.



Non d'arbres, mais de colonnades

Les étangs dormants s'entouraient,

Où de gigantesques naïades,

Comme des femmes, se miraient.



Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,

Entre des quais roses et verts,

Pendant des millions de lieues,

Vers les confins de l'univers ;



C'étaient des pierres inouïes

Et des flots magiques ; c'étaient

D'immenses glaces éblouies

Par tout ce qu'elles reflétaient !



Insouciants et taciturnes,

Des Ganges, dans le firmament,

Versaient le trésor de leurs urnes

Dans des gouffres de diamant.



Architecte de mes féeries,

Je faisais, à ma volonté,

Sous un tunnel de pierreries

Passer un océan dompté ;



Et tout, même la couleur noire,

Semblait fourbi, clair, irisé ;

Le liquide enchâssait sa gloire

Dans le rayon cristallisé.



Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges

De soleil, même au bas du ciel,

Pour illuminer ces prodiges,

Qui brillaient d'un feu personnel !



Et sur ces mouvantes merveilles

Planait (terrible nouveauté !

Tout pour l'oeil, rien pour les oreilles !)

Un silence d'éternité.



II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme

J'ai vu l'horreur de mon taudis,

Et senti, rentrant dans mon âme,

La pointe des soucis maudits ;



La pendule aux accents funèbres

Sonnait brutalement midi,

Et le ciel versait des ténèbres

Sur le triste monde engourdi.









vendredi 7 mars 2014

Bernard de Ventadour " Can vei la lauzeta mover ..."




 

 Troubadours

 

Quand je vois l'alouette mouvoir

de joie ses ailes contre les rayons du soleil,

perdre conscience et se laisser choir

à cause de la douceur qui pénètre son coeur,

hélas! une si grande envie me vient

de tous ceux qui jouissent d'amour

que je suis étonné que mon coeur

aussitôt ne fonde de désir!



Hélas! je me croyais savant

d'amour, mais si peu j'en sais,

puisque je ne puis me retenir

d'aimer celle dont je n'obtiendrai rien.

elle a mon coeur et mon être,

elle-même et le monde entier;

et, en se dérobant à moi, elle ne me laissa rien

d'autre que le désir et le coeur à sa volonté.



Je n'eus plus pouvoir sur moi-même

et je ne m'appartins plus dès l'instant

où elle me laissa regarder dans ses yeux,

en ce miroir qui tant me plaît.

Miroir, depuis que je me suis miré en toi,

les profonds soupirs ont causé ma mort,

et je me suis perdu comme se perdit

le beau Narcisse dans la fontaine.



Je me désespère des dames;

jamais plus je ne me fierai en elles;

autant j'avais coutume de les exalter,

d'autant plus maintenant je les mépriserai.

Puisque je vois qu'aucune n'est de mon côté

contre celle qui me ruine et me détruit,

je les crains toutes et de toutes je me méfie,

car je sais bien qu'elles sont toutes pareilles.



Ma dame, en cela, se montre bien femme,

c'est pourquoi je lui en fais reproche;

car elle ne veut point ce qu'on doit vouloir

et, ce qu'on lui interdit, elle le fait.

Je suis tombé en disgrâce, et j'ai vraiment

agi comme le fou sur le pont;

je ne sais pourquoi cela m'arrive,

sinon d'avoir voulu grimper trop haut.



En vérité, la compassion est perdue,

et moi je n'en savais rien jusqu'ici,

car celle qui devrait en avoir le plus

n'en a guère; et où donc irai-je en chercher?

Hélas! comme il semble impossible,

pour qui la voit, de croire qu'elle laissait mourir,

sans lui porter secours, ce malheureux consumé

de désir qui sans elle n'aura jamais de salut!



Puisque auprès de ma dame ni prières, ni pitié,

ni les droits que j'ai, ne peuvent me servir,

et que rien ne lui plaît,

jamais plus je ne lui dirai que je l'aime.

Aussi je m'éloigne d'elle et renonce;

Elle m'a tué, et par la mort je lui réponds;

et je m'en vais, puisqu'elle ne me retient pas,

malheureux, en exil, je ne sais où.



Tristan, vous n'aurez plus rien de moi,

car je m'en vais, malheureux, je ne sais où.

Je renonce à chanter et m'en désiste,

et je cherche refuge contre la joie et l'amour.







 


lundi 24 février 2014

Alphonse allais « Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun survivant… »


Citations


« Ne me demandez pas mon âge, il change tout le temps. »



« Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites. »



« La logique mène à tout, à condition d’en sortir. »



« Non, la stérilité n’est pas héréditaire. »



« Une chose facile à avoir en décembre, c’est du sang-froid. »



« Le tic-tac des horloges, on dirait des souris qui grignotent le temps. »







Alphonse Allais (1854 - 1905)


Célébré à la Belle Époque et reconnu pour sa plume acerbe et son humour absurde, Alphonse Allais est un humoriste, journaliste et écrivain français né le 20 octobre 1854 à Honfleur (Calvados) et mort le 28 octobre 1905 à Paris.
Il innova dans les formes littéraires et dans l'expression de l'absurde et laisse l'image d'un homme à la plume acérée et à la l'humour ravageur. Son talent de conteur élevé à laforme d'Art a marqué les mémoires.
Alphonse Allais fréquentait assidûment le Cabaret du Chat Noir, dont il était un pilier.Dans ce haut-lieu de la vie montmartroise se retrouvaient artistes, écrivains, chansonniers et hommes du monde. Alphonse Allais y peaufinait ses textes en les racontant jusqu'à ce que chaque mot ait trouvé sa place, chaque phrase sa sonorité et chaque idée sa résonance.






Complainte amoureuse


Oui dès l'instant que je vous vis

Beauté féroce, vous me plûtes

De l'amour qu'en vos yeux je pris

Sur-le-champ vous vous aperçûtes

Ah ! Fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu'ingénument je vous le disse

Qu'avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu'enfin je m'opiniâtrasse

Et que je vous idolâtrasse

Pour que vous m'assassinassiez




samedi 22 février 2014

Romain Gary "La promesse de l'aube" (1960)


Cours particuliers ...

 romain



La cour du n° 16 de la Grande-Pohulanka m'a laissé le souvenir d'une immense arène où je faisais mon apprentissage de gladiateur en vue de combats futurs. On y pénétrait par une vieille porte cochère; au milieu, il y avait un grand tas de briques d'une usine de munitions que les partisans avaient fait sauter pendant les combats patriotiques entre les armées lituaniennes et polonaises; plus loin, le dépôt de bois déjà mentionné; un terrain vague, envahi par les orties, auxquelles j'ai livré les seuls combats vraiment victorieux de ma vie; au fond, il y avait la haute palissade des vergers voisins. Les immeubles des deux rues tournaient le dos à la cour. A droite s'étendaient des granges où je pénétrais souvent par le toit, en soulevant quelques planches. Les granges, que les locataires utilisaient comme garde-meubles, étaient pleines de valises et de coffres que j'ouvrais délicatement, en faisant sauter la serrure; ils déversaient sur le sol, dans une odeur de naphtaline, toute une vie étrange d'objets vieillots et désuets, parmi lesquels je passais des heures merveilleuses, dans une atmosphère de trésors trouvés et de naufrage; chaque chapeau, chaque soulier, chaque coffret de boutons et de médailles, me parlait d'un monde mystérieux et inconnu, le monde des autres. Un boa de fourrure, des bijouteries de pacotille, des costumes de théâtre – une toque toréador, un chapeau haut-de-forme, un tutu de danseuse, jauni et miteux, des miroirs ébréchés, d'où paraissaient revenir vers moi mille regards engloutis, un frac, des pantalons de dentelle, des mantilles déchirées, un uniforme de l'armée du Tsar, avec des rubans de décorations rouges, noirs et blancs, des albums de photographies sépia, des cartes postales, des poupées, des chevaux de bois – tout ce petit bric-à-brac que l'humanité laisse derrière elle sur ses rives, à force de couler, à force de mourir, traces de passage, humbles et biscornues, de mille campements évanouis. Je demeurais, assis sur la terre nue, le derrière glacé, à rêver devant les vieux atlas, les montres cassées, les loups noirs, les articles d'hygiène, les bouquets de violettes en taffetas, les habits de soirée, les vieux gants comme des mains oubliées.


Un après-midi, ayant grimpé sur le toit et retiré la planche pour descendre dans mon royaume, je vis, couché parmi mes trésors, entre le frac, le boa et le mannequin de bois, un couple très occupé. Je n'eus aucune hésitation à reconnaître la nature exacte du phénomène que j'observais: c'était pourtant la première fois que j'assistais à ce genre d'ébats. Je remis pudiquement la planche en place, ne laissant que juste ce qu'il fallait de fente pour me renseigner. L'homme était le pâtissier Michka, et la fille, Antonia, une des servantes de l'immeuble. Je dois dire que je fus complètement instruit, et très étonné, aussi. Ce que ces deux-là faisaient ensemble dépassait de très loin les notions un peu simplistes qui avaient cours parmi mes camarades. A plusieurs reprises, je faillis tomber du toit, essayant de démêler ce qui se passait. Lorsque j'en parlai plus tard à mes petits amis, ils me traitèrent à l'unanimité de menteur; les plus bienveillants m'expliquèrent que, regardant de haut en bas, je devais tout voir à l'envers, d'où mon erreur. Mais moi, j'avais bien vu ce que j'avais vu et je défendis mon opinion avec vigueur et conviction. Finalement, une permanence fut installée sur le toit du hangar, armée d'un drapeau polonais, emprunté au concierge: il fut entendu que lorsque les amants reviendraient sur les lieux, le drapeau serait agité, la confrérie avertie, et que nous nous précipiterions à ce signal vers notre poste d'observation. La première fois que notre éclaireur vit ce qui se passait – c'était le petit Marek Luka, un gamin boiteux et blond comme les blés – il fut à ce point pris par le spectacle bouleversant qu'il oublia complètement d'agiter le drapeau, au désespoir de tous. Par contre, il confirma point par point la description que j'avais faite de ce processus extraordinaire – et il le fit par une mimique éloquente, avec tant d'énergie et de volonté de communiquer son expérience, qu'il se mordit profondément le doigt dans un excès de réalisme – ce qui remonta sérieusement mes actions dans la cour. Nous nous consultâmes longuement pour essayer de nous expliquer les mobiles d'une conduite aussi bizarre, et finalement, ce fut Marek lui-même qui formula l'hypothèse qui nous parut la plus plausible:

– Peut-être qu'ils savent pas s'y prendre, alors ils cherchent de tous les côtés?

Le lendemain, ce fut le tour du fils du pharmacien de monter la garde. Il était trois heures de l'après-midi lorsque les gamins qui écrasaient leurs nez contre la vitre ou jouaient dans la cour, sans trop de conviction, virent le drapeau polonais s'épanouir et s'agiter triomphalement sur le toit du hangar. Quelques secondes plus tard, six ou sept garçons frénétiques fonçaient, poings au corps, vers le signal de ralliement. La planche fut écartée discrètement et nous eûmes tous droit à une leçon de choses d'une grande valeur éducative. Michka, le pâtissier, se surpassa ce jour-là, comme si sa nature généreuse eût deviné la présence des six têtes angéliques penchées sur ses travaux. J'ai toujours aimé la bonne pâtisserie, mais, depuis, je n'ai jamais regardé les gâteaux du même œil. Ce pâtissier-là était un grand artiste. Pons, Rumpelmeyer et le célèbre Leurs, de Varsovie, peuvent mettre chapeau bas devant lui. Il est certain qu'à notre tendre âge, nous ne disposions d'aucun élément de comparaison, mais aujourd'hui, après avoir beaucoup voyagé, beaucoup vu et écouté, ayant prêté une oreille attentive à ceux qui ont pu goûter aux meilleures glaces américaines, déguster les petits fours du fameux Florian, à Venise, savourer les bons strudel et sachertorte de Vienne et, ayant moi-même fréquenté les meilleurs salons de thé des deux continents, je demeure convaincu que Michka était certainement un très grand pâtissier. Il nous donna, ce jour-là, une leçon d'une haute portée morale, il fit de nous des hommes modestes, qui ne prétendront plus jamais avoir inventé la poudre. Si, au lieu de s'être établi dans une petite ville perdue de l'Est européen, Michka était venu ouvrir sa pâtisserie à Paris, il serait aujourd'hui un homme riche, célèbre, décoré. Les plus belles dames de Paris viendraient goûter à ses gâteaux. Dans le domaine de la pâtisserie, il ne craignait personne, et je trouve navrant que des débouchés plus grands n'aient pas été ouverts à ses produits. Je ne sais s'il vit encore – quelque chose me dit qu'il a dû mourir jeune – mais qu'il me soit permis, en tout cas, de m'incliner ici devant la mémoire de ce grand artiste, avec tout le respect d'un modeste écrivain.

Le spectacle auquel nous assistâmes était tellement émouvant et tellement inquiétant, aussi, par certains côtés, que le plus jeune d'entre nous, le petit Kazik, lequel ne devait pas avoir plus de six ans, prit peur et se mit à pleurer. Je reconnais qu'il y avait de quoi, mais nous craignions par-dessus tout de déranger le pâtissier et de lui révéler notre présence, et chacun de nous, tour à tour, dut perdre de précieuses minutes à appliquer sa main sur la bouche de l'innocent pour l'empêcher de hurler.

Lorsque l'inspiration eut enfin quitté Michka, et qu'il ne resta, par terre, que le haut-de-forme écrasé, le boa de plumes aplati et un mannequin de bois stupéfait, ce fut un petit groupe de garçons bien fatigués et silencieux qui descendit du toit. On nous racontait alors l'histoire du gamin Stas, lequel, s'étant couché entre les rails sous un train qui passait, s'était retrouvé ensuite avec des cheveux tout blancs. Aucun de nous n'ayant vu ses cheveux devenir blancs après le passage de Michka, je considère cette histoire comme apocryphe. Après notre descente du toit, nous demeurâmes longuement sans nous parler, recueillis et un peu consternés, sans aucune de ces grimaces, culbutes joyeuses et pitreries diverses qui étaient nos moyens d'expression favoris. Nos visages étaient graves et, debout en petit cercle au milieu de la cour, nous nous regardions dans un silence étrange et respectueux, comme à la sortie d'un lieu sacré. Je crois que nous étions étreints par un sentiment presque surnaturel de mystère et de révélation devant le jaillissement de cette force prodigieuse que les hommes portent dans leurs entrailles: sans le savoir, nous venions de vivre notre première expérience religieuse.

Le petit Kazik ne fut pas le moins frappé par ce mystère.

Le lendemain matin, je le trouvai accroupi derrière le tas de bois. Il avait baissé culotte et était perdu dans la contemplation de son sexe, les sourcils froncés et le visage empreint d'une profonde méditation. De temps en temps, il prenait délicatement l'objet entre le pouce et l'index et tirait dessus, le petit doigt écarté, exactement comme mon professeur de maintien m'avait interdit de le faire, lorsque je tenais ma tasse de thé à la main. Il ne m'avait pas vu venir et je fis «Hou!» dans son oreille; il s'envola littéralement, tenant sa culotte à deux mains, et il me semble le voir encore, détalant à toutes jambes à travers la cour comme un lapin levé.

Le souvenir du grand virtuose à l'ouvrage est resté à jamais présent dans ma mémoire. Je pense souvent à lui. En regardant, dernièrement, un film sur Picasso, où l'on voit le pinceau du maître courir sur la toile à la poursuite de l'impossible, l'image du pâtissier de Wilno me revint irrésistiblement à l'esprit. Il est difficile d'être un artiste, de conserver son inspiration intacte, de croire au chef-d'œuvre accessible. La possession du monde, toujours recommencée, le goût de l'exploit, du style, de la perfection, le désir de parvenir au sommet et d'y demeurer à jamais, dans une sorte d'assouvissement total – je regardais le pinceau du maître s'acharner à la poursuite de l'absolu et une grande tristesse me vint devant ce torse de l'éternel gladiateur qu'aucune victoire nouvelle ne pouvait empêcher d'être vaincu.

Mais il est encore plus difficile de se resigner. Combien de fois me suis-je trouvé, depuis mes débuts dans la carrière d'artiste, la plume à la main, plié en deux, accroché au trapèze volant, les jambes en l'air, la tête en bas, lancé à travers l'espace, les dents serrées, tous les muscles tendus, la sueur au front, au bout de l'imagination et de la volonté, à la limite de moi-même, cependant qu'il faut encore conserver le souci du style, donner une impression d'aisance, de facilité, paraître détaché, au moment de la plus intense concentration, léger au moment de la plus violente crispation, sourire agréablement, retarder la détente et la chute inévitable, prolonger le vol, pour que le mot «fin» ne vienne pas prématurément comme un manque de souffle, d'audace et de talent, et lorsque vous voilà enfin de retour au sol, avec tous vos membres miraculeusement intacts, le trapèze vous est renvoyé, la page redevient blanche, et vous êtes prié de recommencer.

Le goût de l'art, cette obsédante poursuite du chef-d'œuvre, malgré tous les musées que j'ai fréquentés, tous les livres que j'ai lus et tous mes propres efforts au trapèze volant, demeure pour moi, à ce jour, un mystère aussi obscur qu'il l'était il y a trente-cinq ans, lorsque je me penchais du toit sur l'œuvre inspirée du plus grand pâtissier de la terre.