jeudi 16 juillet 2015

Michel Houellebecq "La carte et le territoire" , Ed. Flammarion, 2010



Michel Houellebecq ne faisait pas partie de mes 
écrivains préférés, mais j’avoue que ce roman,
 d’une richesse impressionnante, m’a bouleversé,
 bien plus que



« La Carte et le Territoire est un formidable autoportrait de Michel Houellebecq, en écrivain, en artiste, en enquêteur, en homme ou en chien, en solitaire qui n’a plus rien à attendre de l’humain passé de la société du spectacle à celle de la consommation. »



« Il est Jed Martin, cet artiste sur lequel s’ouvre le roman, et qui fera fortune en exposant d’abord des reproductions de cartes Michelin représentant la France, puis des peintures de “métiers … Il est Jasselin, dans la dernière partie du livre, le flic chargé de mener l’enquête sur le meurtre sauvage de Michel Houellebecq, qui vit seul avec sa femme, sans enfant, et qui a dû “apprendre” à regarder la mort en face, à scruter ces cadavres en décomposition auxquels il est constamment confronté. Chacun représentant une facette de la démarche de l’écrivain.




  
 Chapitre VII p.183


En effet, un matin du 31 octobre, Jed reçut un mail accompagné d’un

texte sans titre, d’une cinquantaine de pages, qu’il transféra

immédiatement à Marylin et à Franz, tout en s’inquiétant : est-ce que ce

n’était pas trop long ? Celle-ci le rassura immédiatement : au contraire, lui

dit-elle, c’était toujours préférable « d’avoir du volume ».

Même s’il est plutôt considéré aujourd’hui comme une curiosité

historique, ce texte de Houellebecq – le premier de cette importance

consacré à l’oeuvre de Martin – n’en contient pas moins certaines

intuitions intéressantes. Au-delà des variations de thèmes et de

techniques, il affirme pour la première fois l’unité du travail de l’artiste, et

découvre une profonde logique au fait qu’après avoir consacré ses

années de formation à traquer l’essence des produits manufacturés du

monde, il s’intéresse, dans une deuxième partie de sa vie, à leurs

producteurs.

Le regard que Jed Martin porte sur la société de son temps, souligne

Houellebecq, est celui d’un ethnologue bien plus que d’un commentateur

politique. Martin, insiste-t-il, n’a rien d’un artiste engagé, et même si

« L’introduction en bourse de l’action Beate Uhse », une de ses rares

scènes de foule, peut évoquer la période expressionniste, nous sommes

très loin du traitement grinçant, caustique d’un George Grosz ou d’un Otto

Dix. Ses traders en jogging et sweat-shirt à capuche qui acclament avec

une lassitude blasée la grande industrielle du porno allemand sont les

héritiers directs des bourgeois en jaquette qui se croisent,

interminablement, dans les réceptions mises en scène par le Fritz Lang

des Mabuse ; ils sont traités avec le même détachement, la même froideur

objective. Dans ses titres comme dans sa peinture elle-même, Martin est

toujours simple et direct : il décrit le monde, ne s’autorisant que rarement

une notation poétique, un sous-titre servant de commentaire. Il le fait,

pourtant, dans une de ses oeuvres les plus abouties, « Bill Gates et Steve

Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », qu’il a choisi de sous-titrer

La conversation de Palo Alto.

Enfoncé dans un siège en osier, Bill Gates écartait largement les bras

en souriant à son interlocuteur. Il était vêtu d’un pantalon de toile, d’une

chemisette kaki à manches courtes, les pieds nus dans des tongs. Ce

n’était plus le Bill Gates en costume bleu marine de l’époque où Microsoft

affermissait sa domination sur le monde, et où lui-même, détrônant le

sultan de Brunei, s’élevait au rang de première fortune mondiale. Ce

n’était pas encore le Bill Gates concerné, douloureux, visitant des

orphelinats sri-lankais ou appelant la communauté internationale à la

vigilance devant la recrudescence de la variole dans les pays de l’Ouest

africain. C’était un Bill Gates intermédiaire, décontracté, manifestement

heureux d’avoir abandonné son poste de chairman de la première

entreprise mondiale de logiciels, un Bill Gates en vacances en somme.

Seules les lunettes à la monture métallique, aux verres fortement

grossissants, pouvaient rappeler son passé de nerd.

Face à lui, Steve Jobs, quoique assis en tailleur sur le canapé de cuir

blanc, semblait paradoxalement une incarnation de l’austérité, du Sorge

traditionnellement associés au capitalisme protestant. Il n’y avait rien de

californien dans la manière dont sa main droite enserrait sa mâchoire

comme pour l’aider dans une réflexion difficile, dans le regard plein

d’incertitude qu’il posait sur son interlocuteur ; et même la chemise

hawaiienne dont Martin l’avait affublé ne parvenait pas à dissiper

l’impression de tristesse générale produite par sa position légèrement

voûtée, par l’expression de désarroi qu’on lisait sur ses traits.

La rencontre, de toute évidence, avait lieu chez Jobs. Mélange de

meubles blancs au design épuré et de tentures ethniques aux couleurs

vives : tout dans la pièce évoquait l’univers esthétique du fondateur

d’Apple, aux antipodes de la débauche de gadgets high-tech, à la limite

de la science-fiction, qui caractérisait selon la légende la maison que le

fondateur de Microsoft s’était fait construire dans la banlieue de Seattle.

Entre les deux hommes, un jeu d’échecs aux pièces artisanales en bois

était posé sur une table basse ; ils venaient d’interrompre la partie dans

une position très défavorable pour les Noirs – c’est-à-dire pour Jobs.

Dans certaines pages de son autobiographie, La Route du futur; Bill

Gates laisse parfois transparaître ce qu’on pourrait considérer comme un

cynisme complet – en particulier dans le passage où il avoue tout uniment

qu’il n’est pas forcément avantageux, pour une entreprise, de proposer les

produits les plus innovants. Le plus souvent il est préférable d’observer ce

que font les entreprises concurrentes (et il fait alors clairement référence,

sans le citer, à son concurrent Apple), de les laisser sortir leurs produits,

affronter les difficultés inhérentes à toute innovation, essuyer les plâtres en

quelque sorte ; puis, dans un deuxième temps, d’inonder le marché en

proposant des copies à bas prix des produits de la concurrence. Ce

cynisme apparent n’est pourtant pas, souligne Houellebecq dans son

texte, la vérité profonde de Gates ; celle-ci s’exprime plutôt dans ces

passages surprenants, et presque touchants, où il réaffirme sa foi dans le

capitalisme, dans la mystérieuse « main invisible » ; sa conviction

absolue, inébranlable, que quels que soient les vicissitudes et les

apparents contre-exemples le marché, au bout du compte, a toujours

raison, le bien du marché s’identifie toujours au bien général. C’est alors

que Bill Gates apparaît, dans sa vérité profonde, comme un être de foi, et

c’est cette foi, cette candeur du capitaliste sincère que Jed Martin a su

rendre en le représentant, les bras largement ouverts, chaleureux et

amical, ses lunettes brillant dans les derniers rayons du soleil couchant sur

l’océan Pacifique. Jobs au contraire, amaigri par la maladie, son visage

soucieux, piqué d’une barbe clairsemée, douloureusement posé sur sa

main droite, évoque un de ces évangélistes itinérants au moment où, se

retrouvant pour la dixième fois peut-être à débiter ses prêches devant une

assistance clairsemée et indifférente, il est tout à coup envahi par le doute.

C’était pourtant Jobs, immobile, affaibli, en position perdante, qui

donnait l’impression d’être le maître du jeu ; tel était, souligne Houellebecq

dans son texte, le profond paradoxe de cette toile. Dans son regard brillait

toujours cette flamme qui n’est pas seulement celle des prédicateurs et

des prophètes, mais aussi celle de ces inventeurs si souvent décrits par

Jules Verne. À regarder plus attentivement la position d’échecs

représentée par Martin, on se rendait compte qu’elle n’était pas

nécessairement perdante ; et que Jobs pouvait, en se lançant dans un

sacrifice de la reine, conclure en trois coups par un audacieux mat foucavalier.

De même on avait l’impression qu’il pouvait, par l’intuition

fulgurante d’un nouveau produit, imposer subitement au marché de

nouvelles normes. Par la baie vitrée derrière les deux hommes on

distinguait un paysage de prairies, d’un vert émeraude presque surréel,

descendant en pente douce jusqu’à une rangée de falaises, où elles

rejoignaient une forêt de conifères. Plus loin l’océan Pacifique déroulait

ses vagues mordorées, interminables. Des petites filles, au loin sur la

pelouse, avaient entamé une partie de frisbee. Le soir tombait,

magnifiquement, dans l’explosion d’un soleil couchant que Martin avait

voulu presque improbable dans sa magnificence orangée, sur la Californie

du Nord, et le soir tombait sur la partie la plus avancée du monde ; c’était

cela aussi, cette tristesse indéfinie des adieux, que l’on pouvait lire dans le

regard de Jobs.

Deux partisans convaincus de l’économie de marché ; deux soutiens

résolus, aussi, du Parti démocrate, et pourtant deux facettes opposées du

capitalisme, aussi différentes entre elles qu’un banquier de Balzac pouvait

l’être d’un ingénieur de Verne. La conversation de Palo Alto, soulignait

Houellebecq en conclusion, était un sous-titre par trop modeste ; c’est

plutôt Une brève histoire du capitalisme que Jed Martin aurait pu intituler

son tableau ; car c’est bien cela qu’il était, en effet.
















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