samedi 10 mars 2018

Juliette : À carreaux







Parmi mes signes distinctifs
Ronde du cul, frisée du tif
Il en est un qu'on n'peut rater
J'ai des lunettes sur le nez
Chez les chanteuses c'est assez rare
Et pour porter cet étendard
En vérité je vous le dis
Y'a qu'moi et Nana Mouskouri

Depuis qu'j'suis p'tite, j'suis à carreaux
J’écris le roman des miros
Des quatre yeux des intellos
Des petit têtards à hublot
Mais peu importe qu'on se gausse
Moi mes lunettes je les chausse
Comme on chausserait ses chaussures
Pour s'en aller à l'aventure
Comme on chausserait ses chaussures
Pour s'en aller à l'aventure

J'entends d'ici les rigolos
Prédestinant ma libido
Quand dans une rime assez bébête
On prête aux femmes à lunettes
Les miennes je ne les ai ôtées
Que pour dormir et pour aimer
C'est ainsi que j'ai vu le loup
Dans le brouillard de l'amour  flou

Depuis qu'j'suis p'tite, j'suis à carreaux
J’écris le roman des miros
Des quatre yeux des intellos
Des petit têtards à hublot
Ceux qui ricanent sont des jaloux
Moi mes lunette figurez-vous
  
Pour voir le monde comme dans un rêve
Il suffit que je les enlève
Pour voir le monde comme dans un rêve
Il suffit que je les enlève

J'nai pas cédé à la faiblesse
D'aller brader moi droit d'ainesse
Contre une paire de lentilles
Et quelques bains de camomille
Déjà très myope maintenant presbyte
Pas étonnant qu'en prosélyte
Des douces liqueurs  de la treille
Mes verres soient en cul de bouteille

Depuis qu'j'suis p'tite, j'suis à carreaux
J’écris le roman des miros
Des quatre yeux des intellos
Des petit têtards à hublot
Dès qu'on se moque, peu importe
Moi mes lunettes je les porte
Comme un bijou sans joaillerie
Nécessité fait coquetterie
Comme un bijou sans joaillerie
Nécessité fait coquetterie

La mécréante que je suis
S'fait pas d'idées sur l'paradis
Quand à ma tombe je m'en fous
Qu'on m'enterre un peu n'importe où
Mais s'il vous plait par précaution
Même si j'repose au Panthéon
Ou mieux sous la plage de Sète
Laissez moi garder mes lunettes
Ou mieux sous la plage de Sète
Laissez moi garder mes lunettes











vendredi 9 mars 2018

François Rabelais : Lettre de Gargantua à Pantagruel - Pantagruel ( 1532)



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Ce passage  est un extrait de Pantagruel écrit par Rabelais, un humaniste du XVIème siècle. Après  avoir été moine et médecin, il transpose les réalités de son temps dans une œuvre qui retrace les aventures de géants. Pantagruel est le premier livre de cette fresque qui sert à caricaturer les travers de l’époque de l’auteur et de proposer un idéal de justice et d’éducation. Dans le chapitre 8, Rabelais reproduit une lettre que Gargantua envoie à son fils Pantagruel : après lui avoir rappelé combien les choses se sont améliorées, il incite son fils à développer ses connaissances.


C'est pourquoi, mon fils, je t'engage à employer ta jeunesse à bien progresser en savoir et en vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon : l'un par un enseignement vivant et oral, l'autre par de louables exemples peuvent te former. J'entends et je veux que tu apprennes parfaitement les langues : premièrement le grec, comme le veut 0uintilien, deuxièmement le latin, puis l'hébreu pour l'Écriture sainte, le chaldéen et l'arabe pour la même raison, et que tu formes ton style sur celui de Platon pour le grec, sur celui de Cicéron pour le latin.
    Qu'il n'y ait pas d'étude scientifique que tu ne gardes présente en ta mémoire et pour cela tu t'aideras de l'Encyclopédie universelle des auteurs qui s'en sont occupés.
    Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t'en ai donné le goût quand tu étais encore jeune, à cinq ou six ans, continue.
    De l'astronomie, apprends toutes les règles, mais laisse-moi l'astrologie et l'art de Lullius comme autant d'abus et de futilités.
    Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes, et que tu me les mettes en parallèle avec la philosophie. Et quant à la connaissance de la nature, je veux que tu t'y donnes avec soin : qu il n'y ait mer, rivière, ni source dont tu ignores les poissons ; tous les oiseaux du ciel, tous les arbres, arbustes, et les buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tous les pays de l'Orient et du midi, que rien ne te soit inconnu.
    Puis relis soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et les Cabalistes, et, par de fréquentes dissections, acquiers une connaissance parfaite de l'autre monde qu'est l'homme.
    Et quelques heures par jour commence à lire l'Écriture sainte : d'abord le Nouveau Testament et les Épîtres des apôtres, écrits en grec, puis l'Ancien Testament, écrit en hébreu.
    En somme, que je voie en toi un abîme de science car, maintenant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra quitter la tranquillité et le repos de l'étude pour apprendre la chevalerie et les armes afin de défendre ma maison, et de secourir nos amis dans toutes leurs difficultés causées par les assauts des malfaiteurs. Et je veux que, bientôt, tu mesures tes progrès ; cela, tu ne pourras pas mieux le faire qu'en soutenant des discussions publiques, sur tous les sujets, envers et contre tous, et qu'en fréquentant les gens lettrés tant à Paris qu'ailleurs.
    Mais – parce que, selon le sage Salomon, Sagesse n'entre pas en âme malveillante et que Science sans Conscience n'est que ruine de l'âme – tu dois servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi nourrie de charité, tu dois être uni à lui, en sorte que tu n'en sois jamais séparé par le péché.
    Méfie-toi des abus du monde ; ne prends pas à coeur les futilités, car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable pour tes prochains, et aime-les comme toi-même. Révère tes précepteurs. Fuis la compagnie de ceux à qui tu ne veux pas ressembler, et ne reçois pas en vain les grâces que Dieu t'a données. Et, quand tu t'apercevras que tu as acquis tout le savoir humain, reviens vers moi, afin que je te voie et que je te donne ma bénédiction avant de mourir.

    Mon fils, que la paix et la grâce de Notre Seigneur soient avec toi. Amen.
    D'Utopie, ce dix-sept mars,
    Ton père, Gargantua.

Rabelais - Pantagruel chapitre 8.













jeudi 8 mars 2018

Beatrice Falcone : Commentaire dirigé "La courbe de tes yeux " de Paul Éluard







Épreuve ESABAC 2012

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

Paul Éluard, Capitale de la douleur, (1926)


COMPRÉHENSION

1)   Sur quelle figure géométrique se construit ce poème?

Ce poème a une structure circulaire (Ringkomposition) car il s’ouvre et se conclut avec le sens de la vue. Dans le premier vers le poète affirme que les yeux de la personne à qui il s’adresse font «le tourde [son] coeur». De la même façon, à la fin du poème les yeux sont nommés au v. 14 et représentés au v. 15 par les regards, tandis que le coeur est évoqué par le sang qui coule

2 ) À qui le poète s’adresse-t-il? Repérez et analysez les marques de l’énonciation

Le poète s’adresse à son être aimé. Il souligne ce lien en disant que les yeux de la femme aimée sont imprimés dans son coeur (v.1) et donnent une signification à sa vie (v.5). Son attachement est exalté par l’utilisation des adjectives possessives (tes yeux) en anaphore. En plus on comprend mieux que le profond sentiment qui lie Eluard à celle à qui il parle est l’amour quand au vers 14-15 il déclare son dépendance de ses yeux: le « moi »  du poète et le «  toi » se fondent enfin dans le «leurs» du v. 15.

3) Repérez et étudiez les mots et expressions appartenant au champ lexical de la lumière

Dans ce poème les yeux de la femme aimée sont souvent comparés à la lumière. On commence en les appelant « auréole du temps » (v.3) et puis, dans la strophe suivante, « feuilles de jour » (v. 6), « bateaux chargés du ciel » (v.9). Ils sont même la source des couleurs (v.10). La comparaison la plus incisive est celle du v.8, qui inclut un vers entier: ils sont rapprochés à des ailes qui couvrent le « monde de lumière ». dans la dernière strophe, enfin, en climax, le poète crée un parallélisme avec la lumière produite par les « aurores » (v.11) et les « astres » (v.12)


 INTERPRÉTATION

1) Comment le poète relie-t-il le regard de la femme à la nature et au cosmos?

1)Le poète relie le regard de la femme  à la nature et au cosmos par la juxtaposition de mots appartenant à   ce champ lexical: il crée donc des phrases nominales. Dans la deuxième strophe en particulier tous les sens sont nommés: la vue et le toucher des « feuilles », l’ ouïe du vent et des bruits, l’odorat des parfums. Les yeux sont comparés ainsi aux éléments naturels d’un locus amœnus.

2) En quoi peut-on parler d’un éloge amoureux ? Démontrez que la forme et le contenu de ce poème se font écho à cette fin.

Le poème peut être considéré un éloge amoureux. Eluard ouvre at conclut sa composition avec la femme aimée, mais le personnage qu’on trouve n’est pas le même qu’au début, car il est agrandie de toutes ses qualités. La parenthèse de la deuxième strophe fait imaginer au lecteur les lieux plus beaux possibles: la tranquillité domine, tout est en harmonie et la lumière rejoint chaque coin. Ainsi quad au v.14 l’être aimé retourne, on est fascinés par lui et on comprend la dépendance du poète et du monde entier de cette femme pure et innocente. La composition circulaire donc, exalte l’aimée et crée une ambiance de suspension onirique.


RÉFLEXION PERSONELLE

En évoquant l’être aimé, souvent les poètes s’adressent en  même temps à l’humanité. Développez ce thème en vous appuyant aussi sur d’autres œuvres poétiques que vous avez lues (300 mots environ)

Des mots doux, des promesses d’amour éternel, depuis la naissance de la littérature les poètes ont souvent voulu exprimer leur intense amour en éternisant le souvenir d’eux-mêmes ainsi que de l’être aimé. Mais la relation entre les deux amants peut influencer aussi la vie d’autres hommes, ou bien de l’humanité entière. Dans la littérature latine Catulle, en parlant à sa Lesbia, lui déclare son amour sans bornes. Cependant ce sentiment si grand crée le désir chez  les vieux qui souhaiteraient éprouver une telle émotion, mais ils ne peuvent plus  à cause de leur âge et de leur caractère. Comme des antagonistes donc, ils chuchotent de la relation entre Catulle et Lesbia (« rumoresque senum severiorum » ) et ils la maudissent ( «  ne quis malus invidere possit » ). Mais le poète n’a pas encore déclaré sa totale dépendance de  l’être aimé. Ce passage est bien visible dans la poésie courtoise et surtout chez les poètes du Stilnovo, en Italie. La femme aimée est complètement idéalisée: pure, innocente et belle, elle répand son  bonheur à quiconque la voit quand elle marche par la ville. On parle en effet de « donna angelo » (femme angélique). Chez Dante, elle devient même la personnification de la Théologie qui donne la salut à tous les hommes. Les hommes ainsi comme les anges, sont fascinés par elle et ils sont sous l’autorité de ses paroles. Virgile aussi, âme infernale, ne réussit pas à résister à ses yeux qui resplendissent comme des rayons. Le thème de l’assujettissement complet du poète de la femme aimée retourne aussi dans la littérature anglaise du XIXe siècle. Dans La belle dame sans merci  Keats représente l’aimée comme une figure aimable avec des caractéristiques féeriques. Elle vit en harmonie dan un locus amœnus, chante des chansons d’amour at aide les chevaliers blessés. Mais,  d’emblée,  on se retrouve sur une colline grise, parmi des cadavres. On découvre que tous les autres hommes qui comme nous ont été persuadés par ses paroles maintenant sont tombés dans le désespoir. c’est la dangereuse femme fatale.


Beatrice Falcone




Palerme, panorama depuis la coupole de Monreale 

vendredi 2 mars 2018

Pierre-Paul Carotenuto "A. Camus: de "Le Mythe de Sisyphe" à "Le Premier Homme"







Pierre-Paul Carotenuto
  
"Abert Camus :
 de "Le Mythe de Sisyphe"
 à "Le Premier Homme"
  
Conférence au Liceo Classico Cairoli de Varese
  
Aula Prina  - lundi, le 5 mars 2018




PIERRE-PAUL CAROTENUTO porta già nel suo nome e cognome inscritte le sue due grandi passioni e le sue due origini: Pierre-Paul, in omaggio a Pier Paolo Pasolini, lo scrittore italiano amato dalla madre francese; Carotenuto, per le origini italiane del padre.

La sua vita e i suoi studi si dividono tra l’Italia e la Francia.

Dopo la laurea in Lettere Classiche presso all’Università degli Studi di Milano, si trasferisce a Parigi, dove continua i suoi studi (Master in Lingue, Letterature e Civiltà Straniere all’Università della Sorbona (Paris IV); Dottorato di ricerca nell’ambito del prestigioso programma di italianistica condiviso dalle Università di Firenze, Bonn et Paris Sorbonne) e si avvia alla carriera dell’insegnamento (docente presso l’Università INSEEC e Advancia-Negocia della Camera di Commercio e dell’Industria di Parigi (CCIP); responsabile dei programmi di scambio europei Leonardo e Comenius presso l’Ecole de Paris des Métiers de la table, de l’hôtellerie et du tourisme di Parigi).

Rientrato in Italia nel 2009, diviene docente di lingua francese presso l’Università Luigi Bocconi di Milano, presso l’Università Statale di Milano e presso l’Institut français de Milan.

Alla docenza affianca la sua attività di ricerca, partecipando in qualità di relatore a importanti convegni internazionali. I suoi interessi di studio sono rivolti soprattutto verso l’opera di Pasolini, con cui condivide non solo il nome proprio, ma anche la passione per la poesia e la letteratura.
Ha da poco pubblicato una raccolta di poesie e racconti, La collina di martiri e di sogni (ed. Giuliano Ladolfi), che presto vedrà un’edizione anche in lingua francese.

 Prof. Angela Todisco




PIERRE-PAUL CAROTENUTO 
On peut bien  retrouver dans son nom ses deux grandes passions et ses origines : Pierre-Paul, pour rendre hommage à la mémoire de  Pier Paolo Pasolini, l’écrivain italien aimé de sa mère française ; Carotenuto indique clairement les racines italiennes de son père.

Il partage sa vie et ses études entre l’Italie et la France.

Après une maîtrise ès lettres classiques à l’Università degli Studi de Milan, il continue ses études à Paris (Master en Langues, Littératures et Civilisations Étrangères à la Sorbonne (Paris IV) ; Doctorat de recherche à l’intérieur du prestigieux programme de Italianistica mis en commun par les Universités de Florence, Bonn et Paris Sorbonne, il débute son enseignement universitaire auprès de l’INSEEC et Advancia-Negocia de la Chambre du Commerce et de l’Industrie de Paris (CCIP), responsables des programmes  d’échange Léonard et Comenius auprès de l’École  de Paris des Métiers de table, de l’hôtellerie et du tourisme.

Il rentre en Italie en 2009, il est chargé de l’enseignement de la Langue Française  à  l’Università  Bocconi  et à  l’Università Statale de Milan et auprès de l’ IFM ; il dirige   en même temps  des travaux de recherche et il participe à d’importants colloques internationaux.

Il s’intéresse à travers ses  études  tout particulièrement à l’œuvre de Pasolini dont il partage le  prénom et la passion pour la poésie et la littérature.


Il a publié un recueil de poésie et de récits, La collina di martiri e di sogni (La colline de martyrs et de rêves) ed. Giuliano Ladolfi, qui va bientôt paraître  en langue française.










jeudi 1 mars 2018

Juliette : Procrastination





Palerme Monreale


Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ? ton regard infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime

(Baudelaire Hymne à la beauté)



Juliette a trouvé pour cette chanson  un  sujet universel 


(Tendance à différer, à remettre au lendemain une décision ou l'exécution de quelque chose / Action de différer, retarder; hésitation, tergiversation )

Parmi mes élèves … j'en  suis sûr  il y en aura

qui vont adorer ce refrain  







J'ai encore le temps pour écrire ma lettre
Je m'y mets bientôt dès ce soir peut être
Une lettre d'amour c'est très important
C'est toujours du coeur dont la vie dépend

J'ai encore le temps pour trouver les mots
Pour en dire assez sans en dire trop
Car avant que nos sentiments ne changent
J'ai encore le temps pour l'appeler "Mon ange"

Comment ces aveux seront ils reçus ?
Je vais y penser et dormir dessus
J'ai encore le tempos avant de les mettre
Dans le grand néant de la boite aux lettres

J'attendrai donc demain qu'aujourd'hui soit hier
C'est le meilleur moyen d'exhausser les prières
De jouer les devins et de passer l'hiver
Cette désinvolture c'est ma consolation
Mes lendemains qui durent, mes voeux sans condition
J'avoue qu'elle me rassure la procrastination
J'avoue qu'elle me rassure la procrastination

J'ai encore le temps pour faire ma chanson
Je m'y mets demain de toutes façons
Le temps qu'il faudra pour qu'elle vous parvienne
Son propos sera de l'histoire ancienne

Parler d'aujourd'hui demande prudence
Faut déprogrammer les obsolescences
Futur antérieur, passé dépasse
J'ai encore le temps de recommencer

En dormant dessus je vais y songer
J'ai encore le temps pour changer d’idée
Et que cette chanson prenne sépulture
Dans le grand néant de mon disque dur

J'attendrai donc demain qu'aujourd'hui soit hier
C'est le meilleur moyen d'exhausser les prières
De jouer les devins et de passer l'hiver
Cette désinvolture c'est ma consolation
Mes lendemains qui durent, mes voeux sans condition
J'avoue qu'elle me rassure la procrastination
J'avoue qu'elle me rassure la procrastination

j'ai encore le temps pour mon testament
Je m'y mets bientôt, tôt ou tard surement
Comme je suis du genre à faire mes devoirs
Dès lundi matin pour dimanche soir

J'ai encore le temps pour me mettre en route
Le temps qui musarde et le temps qui doute
Demain je ferai les trucs emmerdants
J'ai encore le temps de perdre mon temps

Comment aux enfers serais-je reçue ?
Je vais y penser et dormir dessus
J'ai encore le temps avant de chanter
Dans le grand néant de l'éternité

J'attendrai donc demain qu'aujourd'hui soit hier
C'est le meilleur moyen d'exhausser les prières
De jouer les devins et de passer l'hiver
Cette désinvolture c'est ma consolation
Mes lendemains qui durent, mes voeux sans condition
J'avoue que me rassure la procrastination
J'avoue que me rassure la procrastination

pour finir la chanson j'ai eu une idée formidable
Mais on verra demain
Ou mardi






Palerme Chapelle Palatine 





Albert Camus : L'étranger (Première partie)


Image associée










L’étranger. Roman (1942) Première partie I


Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse  pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : « Ce n'est pas de ma faute. » Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d'habitude. Ils avaient tous beau-coup de peine pour moi et Céleste m'a dit : « On n'a qu'une mère. » Quand je suis parti, ils m'ont accompagné à la porte. J'étais un peu étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin. J'ai dit « oui » pour n'avoir plus à parler.
L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur : il m'a reçu dans son bureau. C'était un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m'a dit : « Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien. » J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu : « Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici. » J'ai dit : « Oui, monsieur le Directeur. » Il a ajouté : « Vous savez, elle avait  des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous. »
C'était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'était à cause de l'habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile. Toujours à cause de l'habitude. C'est un peu pour cela que dans la dernière année je n'y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller à l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route.
Le directeur m'a encore parlé. Mais je ne l'écoutais presque plus. Puis il m'a dit : « Je suppose que vous voulez voir votre mère. » Je me suis levé sans rien dire et il m'a précédé vers la porte. Dans l'escalier, il m'a expliqué : « Nous l'avons transportée dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner les autres. Chaque fois qu'un pensionnaire meurt, les autres sont nerveux pendant deux ou trois jours. Et ça rend le service difficile. » Nous avons traversé une cour où il y avait beaucoup de vieillards, bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. Et derrière nous, les conversations reprenaient. On aurait dit d'un jacassement assourdi de perruches. À la porte d'un petit bâtiment, le directeur m'a quitté : « Je vous laisse, monsieur Meursault. Je suis à votre disposition dans mon bureau. En principe, l'enterrement est fixé à dix heures du matin. Nous avons pensé que vous pourrez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot : votre mère a, paraît-il, exprimé souvent à ses compagnons le désir d'être enterrée religieusement. J'ai pris sur moi, de faire le nécessaire. Mais je voulais vous en informer. » Je l'ai remercié. Maman, sans être athée, n'avait jamais pensé de son vivant à la religion.
Je suis entré. C'était une salle très claire, blanchie à la chaux et recouverte d'une verrière. Elle était meublée de chaises et de chevalets en forme de X. Deux d'entre eux, au centre, supportaient une bière recouverte de son couvercle. On voyait seulement des vis brillantes, à peine enfoncées, se détacher sur les planches passées au brou de noix. Près de la bière, il y avait une infirmière arabe en sarrau blanc, un foulard de couleur vive sur la tête.
À ce moment, le concierge est entré derrière mon dos. Il avait dû courir. Il a bégayé un peu : « On l'a couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez la voir. » Il s'approchait de la bière quand je l'ai arrêté. Il m'a dit : « Vous ne voulez pas ? » J'ai répondu : « Non. » Il s'est interrompu et j'étais gêné parce que je sentais que je n'aurais pas dû dire cela. Au bout d'un moment, il m'a regardé et il m'a demandé : « Pourquoi ? » mais sans reproche, comme s'il s'informait. J'ai dit : « Je ne sais pas. » Alors tortillant sa moustache blanche, il a déclaré sans me regarder : « Je comprends. » Il avait de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge. Il m'a donné une chaise et lui-même s'est assis un peu en arrière de moi. La garde s'est levée et s'est dirigée vers la sortie. À ce moment, le concierge m'a dit : « C'est un chancre qu'elle a. » Comme je ne comprenais pas, j'ai regardé l'infirmière et j'ai vu qu'elle portait sous les yeux un bandeau qui faisait le tour de la tête. À la hauteur du nez, le bandeau était plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau dans son visage.
Quand elle est partie, le concierge a parlé : « Je vais vous laisser seul. » Je ne sais pas quel geste j'ai fait, mais il est resté, debout derrière moi. Cette présence dans mon dos me gênait. La pièce était pleine d'une belle lumière de fin d'après-midi. Deux frelons bourdonnaient contre la verrière. Et je sentais le sommeil me gagner. J'ai dit au concierge, sans me retourner vers lui : « Il y a longtemps que vous êtes là ? » Immédiatement il a répondu : « Cinq ans » - comme s'il avait attendu depuis toujours ma demande.
Ensuite, il a beaucoup bavardé. On l'aurait bien étonné en lui disant qu'il finirait concierge à l'asile de Marengo. Il avait soixante-quatre ans et il était Parisien. À ce moment je l'ai interrompu : « Ah, vous n'êtes pas d'ici ? » Puis je me suis souvenu qu'avant de me conduire chez le directeur, il m'avait parlé de maman. Il m'avait dit qu'il fallait l'enterrer très vite, parce que dans la plaine il faisait chaud, surtout dans ce pays. C'est alors qu'il m'avait appris qu'il avait vécu à Paris et qu'il avait du mal à l'oublier. À Paris, on reste avec le mort trois, quatre jours quelquefois. Ici on n'a pas le temps, on ne s'est pas fait à l'idée que déjà il faut courir derrière le corbillard. Sa femme lui avait dit alors : « Tais-toi, ce ne sont pas des choses à raconter à Monsieur. »Le vieux avait rougi et s'était excusé. J'étais intervenu pour dire : « Mais non. Mais non. » Je trouvais ce qu'il racontait juste et intéressant.
Dans la petite morgue, il m'a appris qu'il était entré à l'asile comme indigent. Comme il se sentait valide, il s'était proposé pour cette place de concierge. Je lui ai fait remarquer qu'en somme il était un pensionnaire. Il m'a dit que non. J'avais déjà été frappé par la façon qu'il avait de dire : « ils », « les autres », et plus rarement « les vieux », en parlant des pensionnaires dont certains n'étaient pas plus âgés que lui. Mais naturellement, ce n'était pas la même chose. Lui était concierge, et, dans une certaine mesure, il avait des droits sur eux.
La garde est entrée à ce moment. Le soir était tombé brusquement. Très vite, la nuit s'était épaissie au-dessus de la verrière. Le concierge a tourné le commutateur et j'ai été aveuglé par l'éclaboussement soudain de la lumière. Il m'a invité à me rendre au réfectoire pour dîner. Mais je n'avais pas faim. Il m'a offert alors d'apporter une  tasse de café au lait. Comme j'aime beaucoup le café au lait, j'ai accepté et il est revenu un moment après avec un plateau. J'ai bu. J'ai eu alors envie de fumer. Mais j'ai hésité parce que je ne savais pas si je pouvais le faire devant maman. J'ai réfléchi, cela n'avait aucune importance. J'ai offert une cigarette au concierge et nous avons fumé.
À un moment, il m'a dit : « Vous savez, les amis de Madame votre mère vont venir la veiller aussi. C'est la coutume. Il faut que j'aille chercher des chaises et du café noir. » Je lui ai demandé si on pouvait éteindre une des lampes. L'éclat de la lumière sur les murs blancs me fatiguait. Il m'a dit que ce n'était pas possible. L'installation était ainsi faite : c'était tout ou rien. Je n'ai plus beaucoup fait attention à lui. Il est sorti, est revenu, a disposé des chaises. Sur l'une d'elles, il a empilé des tasses autour d'une cafetière. Puis il s'est assis en face de moi, de l'autre côté de maman. La garde était aussi au fond, le dos tourné. Je ne voyais pas ce qu'elle faisait. Mais au mouvement de ses bras, je pouvais croire qu'elle tricotait. Il faisait doux, le café m'avait réchauffé et par la porte ouverte entrait une odeur de nuit et de fleurs. Je crois que j'ai somnolé un peu.
C'est un frôlement qui m'a réveillé. D'avoir fermé les yeux, la pièce m'a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n'y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C'est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu'aucune chaise grinçât. Je les voyais comme je n'ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m'échappait. Pourtant je ne les entendais pas et j'avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n'avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c'est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d'un nid de rides. Lorsqu'ils se sont assis, la plupart m'ont  regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s'ils me saluaient ou s'il s'agissait d'un tic. Je crois plutôt qu'ils me saluaient. C'est à ce moment que je me suis aperçu qu'ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J'ai eu un moment l'impression ridicule qu'ils étaient là pour me juger.
Peu après, une des femmes s'est mise à pleurer. Elle était au se-cond rang, cachée par une de ses compagnes, et je la voyais mal. Elle pleurait à petits cris, régulièrement : il me semblait qu'elle ne s'arrêterait jamais. Les autres avaient l'air de ne pas l'entendre. Ils étaient affaissés, mornes et silencieux. Ils regardaient la bière ou leur canne, ou n'importe quoi, mais ils ne regardaient que cela. La femme pleurait toujours. J'étais très étonné parce que je ne la connaissais pas. J'aurais voulu ne plus l'entendre. Pourtant je n'osais pas le lui dire. Le concierge s'est penché vers elle, lui a parlé, mais elle a secoué la tête, a bredouillé quelque chose, et a continué de pleurer avec la même régularité. Le concierge est venu alors de mon côté. Il s'est assis près de moi.  Après un assez long moment, il m'a renseigné sans me regarder : « Elle était très liée avec Madame votre mère. Elle dit que c'était sa seule amie ici et que maintenant elle n'a plus personne. »
Nous sommes restés un long moment ainsi. Les soupirs et les san-glots de la femme se faisaient plus rares. Elle reniflait beaucoup. Elle s'est tue enfin. Je n'avais plus sommeil, mais j'étais fatigué et les reins me faisaient mal. À présent c'était le silence de tous ces gens qui m'était pénible. De temps en temps seulement, j'entendais un bruit singulier et je ne pouvais comprendre ce qu'il était. À la longue, j'ai fini par deviner que quelques-uns d'entre les vieillards suçaient l'intérieur de leurs joues et laissaient échapper ces clappements bizarres. Ils ne s'en apercevaient pas tant ils étaient absorbés dans leurs pensées. J'avais même l'impression que cette morte, couchée au milieu d'eux, ne signifiait rien à leurs yeux. Mais je crois maintenant que c'était une impression fausse.
Nous avons tous pris du café, servi par le concierge. Ensuite, je ne sais plus. La nuit a passé. Je me souviens qu'à un moment j'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les  vieillards dormaient tassés sur eux-mêmes, à l'exception d'un seul qui, le menton sur le dos de ses mains agrippées à la canne, me regardait fixement comme s'il n'attendait que mon réveil. Puis j'ai encore dormi. Je me suis réveillé parce que j'avais de plus en plus mal aux reins. Le jour glissait sur la verrière. Peu après, l'un des vieillards s'est réveillé et il a beaucoup toussé. Il crachait dans un grand mouchoir à carreaux et chacun de ses crachats était comme un arrachement. Il a réveillé les autres et le concierge a dit qu'ils devraient partir. Ils se sont levés. Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre. En sortant, et à mon grand étonnement, ils m'ont tous serré la main - comme si cette nuit où nous n'avions pas échangé un mot avait accru notre intimité.
J'étais fatigué. Le concierge m'a conduit chez lui et j'ai pu faire un peu de toilette. J'ai encore pris du café au lait qui était très bon. Quand je suis sorti, le jour était complètement levé. Au-dessus des collines qui séparent Marengo de la mer, le ciel était plein de rougeurs. Et le vent qui passait au-dessus d'elles apportait ici une odeur de sel. C'était une belle journée qui se préparait.  Il y avait longtemps que j'étais allé à la campagne et je sentais quel plaisir j'aurais pris à me promener s'il n'y avait pas eu maman.
Mais j'ai attendu dans la cour, sous un platane. Je respirais l'odeur de la terre fraîche et je n'avais plus sommeil. J'ai pensé aux collègues du bureau. À cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c'était toujours l'heure la plus difficile. J'ai encore réfléchi un peu à ces choses, mais j'ai été distrait par une cloche qui sonnait à l'intérieur, des bâtiments. Il y a eu du remue-ménage derrière les fenêtres, puis tout s'est calmé. Le soleil était monté un peu plus dans le ciel : il commençait à chauffer mes pieds. Le concierge a traversé la cour et m'a dit que le directeur me demandait. Je suis allé dans son bureau. Il m'a fait signer un certain nombre de pièces. J'ai vu qu'il était habillé de noir avec un pantalon rayé. Il a pris le téléphone en main et il m'a interpellé : « Les employés des pompes funèbres sont là depuis un moment. Je vais leur demander de venir fermer la bière. Voulez-vous auparavant voir votre mère une dernière fois ? » J'ai dit non. Il a ordonné dans le téléphone en baissant la [23] voix : « Figeac, dites aux hommes qu'ils peuvent aller. »
Ensuite il m'a dit qu'il assisterait à l'enterrement et je l'ai remercié. Il s'est assis derrière son bureau, il a croisé ses petites jambes. Il m'a averti que moi et lui serions seuls, avec l'infirmière de service. En principe, les pensionnaires ne devaient pas assister aux enterrements. Il les laissait seulement veiller : « C'est une question d'humanité », a-t-il remarqué. Mais en l'espèce, il avait accordé l'autorisation de suivre le convoi à un vieil ami de maman : « Thomas Pérez. » Ici, le directeur a souri. Il m'a dit : « Vous comprenez, c'est un sentiment un peu puéril. Mais lui et votre mère ne se quittaient guère. À l'asile, on les plaisantait, on disait à Pérez : « C'est votre fiancée. » Lui riait. Ça leur faisait plaisir. Et le fait est que la mort de Mme Meursault l'a beaucoup affecté. Je n'ai pas cru devoir lui refuser l'autorisation. Mais sur le conseil du médecin visiteur, je lui ai interdit la veillée d'hier. »
Nous sommes restés silencieux assez longtemps. Le directeur s'est levé et a regardé par la fenêtre de son bureau. À un moment, il a observé : « Voilà déjà le curé [24] de Marengo. Il est en avance. » Il m'a prévenu qu'il faudrait au moins trois quarts d'heure de marche pour aller à l'église qui est au village même. Nous sommes descendus. Devant le bâtiment, il y avait le curé et deux enfants de choeur. L'un de ceux-ci tenait un encensoir et le prêtre se baissait vers lui pour régler la longueur de la chaîne d'argent. Quand nous sommes arrivés, le prêtre s'est relevé. Il m'a appelé « mon fils » et m'a dit quelques mots. Il est entré ; je l'ai suivi.
J'ai vu d'un coup que les vis de la bière étaient enfoncées et qu'il y avait quatre hommes noirs dans la pièce. J'ai entendu en même temps le directeur me dire que la voiture attendait sur la route et le prêtre commencer ses prières. À partir de ce moment, tout est allé très vite. Les hommes se sont avancés vers la bière avec un drap. Le prêtre, ses suivants, le directeur et moi-même sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que je ne connaissais pas : « M. Meursault », a dit le directeur. Je n'ai pas entendu le nom de cette dame et j'ai compris seulement qu'elle était infirmière déléguée. Elle a incliné sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rangés pour laisser passer le corps. Nous avons suivi les porteurs et nous sommes sortis de l'asile. Devant la porte, il y avait la voiture. Vernie, oblongue et brillante, elle faisait penser à un plumier. À côté d'elle, il y avait l'ordonnateur, petit homme aux habits ridicules, et un vieillard à l'allure empruntée. J'ai compris que c'était M. Pérez. Il avait un feutre mou à la calotte ronde et aux ailes larges (il l'a ôté quand la bière a passé la porte), un costume dont le pantalon tirebouchonnait sur les souliers et un noeud d'étoffe noire trop petit pour sa chemise à grand col blanc. Ses lèvres tremblaient au-dessous d'un nez truffé de points noirs. Ses cheveux blancs assez fins laissaient passer de curieuses oreilles ballantes et mal ourlées dont la couleur rouge sang dans ce visage blafard me frappa. L'ordonnateur nous donna nos places. Le curé marchait en avant, puis la voiture. Autour d'elle, les quatre hommes. Derrière, le directeur, moi-même et, fermant la marche, l'infirmière déléguée et M. Pérez.
Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne sais pas [26] pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre en marche. J'avais chaud sous mes vêtements sombres. Le petit vieux, qui s'était recouvert, a de nouveau ôté son chapeau. Je m'étais un peu tourné de son côté, et je le regardais lorsque le directeur m'a parlé de lui. Il m'a dit que souvent ma mère et M. Pérez allaient se promener le soir jusqu'au village, accompagnés d'une infirmière. Je regardais la campagne autour de moi. À travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessinées, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique. Aujourd'hui, le soleil débordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain et déprimant.
Nous nous sommes mis en marche. C'est à ce moment que je me suis aperçu que Pérez claudiquait légèrement. La voiture, peu à peu, prenait de la vitesse et le vieillard perdait du terrain. L'un des hommes qui entouraient la voiture s'était laissé dépasser aussi et marchait maintenant à mon niveau. J'étais surpris de la rapidité avec laquelle le soleil montait dans le ciel.  Je me suis aperçu qu'il y avait déjà longtemps que la campagne bourdonnait du chant des insectes et de crépitements d'herbe. La sueur coulait sur mes joues. Comme je n'avais pas de chapeau, je m'éventais avec mon mouchoir. L'employé des pompes funèbres m'a dit alors quelque chose que je n'ai pas entendu. En même temps, il s'essuyait le crâne avec un mouchoir qu'il tenait dans sa main gauche, la main droite soulevant le bord de sa casquette. Je lui ai dit : « Comment ? »Il a répété en montrant le ciel : « Ça tape. » J'ai dit : « Oui. »Un peu après, il m'a demandée : « C'est votre mère qui est là ? » J'ai encore dit : « Oui. » « Elle était vieille ? » J'ai répondu : « Comme ça », parce que je ne savais pas le chiffre exact. Ensuite, il s'est tu. Je me suis retourné et j'ai vu le vieux Pérez à une cinquantaine de mètres derrière nous. Il se hâtait en balançant son feutre à bout de bras. J'ai regardé aussi le directeur. Il marchait avec beaucoup de dignité, sans un geste inutile. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, mais il ne les essuyait pas.
Il me semblait que le convoi marchait un peu plus vite. Autour de moi, c'était toujours la même campagne lumineuse gorgée de soleil. L'éclat du ciel était insoutenable. À un moment donné, nous sommes passés sur une partie de la route qui avait été récemment refaite. Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. Au-dessus de la voiture, le chapeau du cocher, en cuir bouilli, semblait avoir été pétri dans cette boue noire. J'étais un peu perdu entre le ciel bleu et blanc et la monotonie de ces couleurs, noir gluant du goudron ouvert, noir terne des habits, noir laque de la voiture. Tout cela, le soleil, l'odeur de cuir et de crottin de la voiture, celle du vernis et celle de l'encens, la fatigue d'une nuit d'insomnie, me troublait le regard et les idées. Je me suis retourné une fois de plus : Pérez m'a paru très loin, perdu dans une nuée de chaleur, puis je ne l'ai plus aperçu. Je l'ai cherché du regard et j'ai vu qu'il avait quitté la route et pris à travers champs. J'ai constaté aussi que devant moi la route tournait. J'ai compris que Pérez qui connaissait le pays coupait au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints. Puis nous l'avons perdu. Il a repris encore à travers champs et comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes.
Tout s'est passé ensuite avec tant de précipitation, de certitude et de naturel, que je ne me souviens plus de rien. Une chose seulement : à l'entrée du village, l'infirmière déléguée m'a parlé. Elle avait une voix singulière qui n'allait pas avec son visage, une voix mélodieuse et tremblante. Elle m'a dit : « Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop vite, on est en transpiration et dans l'église on attrape un chaud et froid. » Elle avait raison. Il n'y avait pas d'issue. J'ai encore gardé quelques images de cette journée : par exemple, le visage de Pérez quand, pour la dernière fois, il nous a rejoints près du village. De grosses larmes d'énervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais, à cause des rides, elles ne s'écoulaient pas. Elles s'étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d'eau sur ce visage détruit. Il y a eu encore l'église et les villageois sur les trottoirs, les géraniums rouges sur les tombes du cimetière, l'évanouissement de Pérez (on eût dit un pantin disloqué), la terre couleur de sang qui roulait sur la bière de maman, la chair blanche des racines qui s'y mêlaient, encore du  monde, des voix, le village, l'attente devant un café, l'incessant ronflement du moteur, et ma joie quand l'autobus est entré dans le nid de lumières d'Alger et que j'ai pensé que j'allais me coucher et dormir pendant douze heures.



Albert Camus