vendredi 16 janvier 2015

"NOTTE AL LICEO CLASSICO CAIROLI" 16 janvier 2015 : A. de Saint-Exupéry "Vol de nuit" (1931)







VOL DE NUIT (1931)

“Pour moi, voler ou écrire, c’est tout un”
 
L’histoire de  Vol de Nuit  se situe en amérique du Sud 
dans les années 1920, lors de la naissance de l’aviation commerciale.

    Rivière, qui dirige une équipe de l'Aéropostale en Amérique du Sud, cherche à démontrer que le courrier est acheminé plus rapidement par avion que par chemin.
Le récit raconte  l’histoire du pilote Fabien qui se perd lors d’un vol de nuit dans la tempête. Face à l'épouse de celui-ci, Rivière comprend que l'amour et le sens du devoir sont deux idéaux incompatibles.

      De ses années de vols, A. de Saint-Exupéry rapporte des valeurs essentielles :les sens de la fraternité, la notion de dépassement de soi   et l’importance des relations humaines.
     On peut remarquer que lorsque des discrets éléments  viennent individualiser les personnages , comme la maladie de Rivière,  (atteint  vraisemblablement  d’un cancer)  le drame personnel est immédiatement conçu comme un moyen de mieux comprendre le monde  et d’agir sur lui. 
       Son propre mal  lui enseignait  beaucoup de choses: Cela ouvre certaines fenêtres, pensait-il

    Tout comme le récit , bref et tendu vers sa fin, scandé en XXIII chapitre, la phrase du roman est marquée généralement par sa brièveté et profilée  pour la vitesse comme un fuselage  d’avion  (Lucien Giraudo)

      D’une écriture sobre  et classique, l’auteur nous  attire dans un monde de couleurs  et de  mouvement  à l’instar du peintre d’ Hélice  Robert Delaunay . “L’or du soirdes collines que survole  le pilote Fabien  fait place bientôt  à l’ombre et à la nuit  pareil à une fumée sombre”. A’ l’image du pilote saisi dans le mouvement circulaire des airs , le regard du spectateur est capté par l’effet giratoire  provoqué par la forme de l’hélice.




    XVI Fabien "errait parmi les étoiles..."

     Il monta, en corrigeant mieux les remous, grâce aux repères qu'offraient les étoiles. Leur aimant pâle l'attirait. Il avait peiné si longtemps, à la poursuite d'une lumière, qu'il n'aurait plus lâché la plus confuse. Riche d'une lueur d'auberge, il aurait tourné jusqu'à la mort, autour de ce signe dont il avait faim. Et voici qu'il montait vers des champs de lumière.
      Il s'élevait peu à peu, en spirale, dans le puits qui s'était ouvert, et se refermait au-dessous de lui. Et les nuages perdaient, à mesure qu'il montait, leur boue d'ombre, ils passaient contre lui, comme des vagues de plus en plus pures et blanches. Fabien émergea.
      Sa surprise fut extrême: la clarté était telle qu'elle l'éblouissait. Il dut, quelques secondes, fermer les yeux. Il n'aurait jamais cru que les nuages, la nuit, pussent éblouir. Mais la pleine lune et toutes les constellations les changeaient en vagues rayonnantes.
       L'avion avait gagné d'un seul coup, à la seconde même où il émergeait, un calme qui semblait extraordinaire. Pas une houle ne l'inclinait. Comme une barque qui passe la digue, il entrait dans les eaux réservées. Il était pris dans une part de ciel inconnue et cachée comme la baie des îles bienheureuses. La tempête, au-dessous de lui, formait un autre monde de trois mille mètres d'épaisseur, parcouru de rafales, de trombes d'eau, d'éclairs, mais elle tournait vers les astres une face de cristal et de neige.

        Fabien pensait avoir gagné des limbes étranges, car tout devenait lumineux, ses mains, ses vêtements, ses ailes. Car la lumière ne descendait pas des astres, mais elle se dégageait, au-dessous de lui, autour de lui, de ces provisions blanches.
           Ces nuages, au-dessous de lui, renvoyaient toute la neige qu'ils recevaient de la lune. Ceux de droite et de gauche aussi, hauts comme des tours. Il circulait un lait de lumière, dans lequel baignait l'équipage. Fabien, se retournant, vit que le radio souriait.
        – Ça va mieux! criait-il.
        Mais la voix se perdait dans le bruit du vol, seuls communiquaient les sourires. «Je suis tout à fait fou, pensait Fabien, de sourire: nous sommes perdus.»
        Pourtant, mille bras obscurs l'avaient lâché. On avait dénoué ses liens, comme ceux d'un prisonnier qu'on laisse marcher seul, un temps, parmi les fleurs.
         «Trop beau», pensait Fabien. Il errait parmi des étoiles accumulées avec la densité d'un trésor, dans un monde où rien d'autre, absolument rien d'autre que lui, Fabien, et son camarade, n'était vivant. Pareils à ces voleurs des villes fabuleuses, murés dans la chambre aux trésors dont ils ne sauront plus sortir. Parmi des pierreries glacées, ils errent, infiniment riches, mais condamnés.






Salì, correggendo meglio che poteva i risucchi, grazie ai punti di riferimento che offrivan le stelle. La loro calamita pallida lo attirava. Aveva tanto e così lungamente sofferto alla ricerca d'una luce,  che, trovatala, non a-vrebbe più abbandonato la più confusa. Ricco d'un chiarore d'albergo, avrebbe  girato sino alla morte, attorno a quel segno di cui aveva fame. Edecco che saliva verso il campo di luce.

Saliva a poco a poco, a spirale, nel pozzo che s'era aperto e che si ri-chiudeva sotto di lui. E, a misura ch'egli saliva, le nuvole perdevano il lorofango d'ombra, passavano contro di lui, simili a onde sempre più bianche.Fabien emerse.
La sua sorpresa fu estrema: la luce era tale che abbagliava. Per qualchesecondo fu costretto a chiudere gli occhi. Non avrebbe mai creduto che, dinotte, le nubi potessero abbagliare. Ma la luna piena e tutte le costellazionile mutavano in onde raggianti.
L'aeroplano era improvvisamente sboccato, nello stesso attimo in cuiera emerso,  in una calma che pareva straordinaria. Non un'onda che lo fa-cesse inclinare. Come una barca  quando passa la diga, esso entrava in ac-que riservate. Era preso in una parte sconosciuta di cielo, nascosta come larada  delle isole felici. Sotto di lui, la tempesta formava un altro mondo ditremila metri di spessore, percorso da raffiche, da trombe d'acqua, da lam- pi; ma essa volgeva agli astri  una faccia di neve e di cristallo.
Fabien s'immaginava d'aver raggiunto uno strano limbo, perché tutto sifaceva luminoso; le sue mani, le sue vesti, le sue ali. La luce non scendevadagli astri, ma si sprigionava, sotto di lui, intorno a lui, da quei depositi bianchi.
Quelle nuvole sotto di lui, rimandavan tutta la neve che ricevevano dallaluna; anche quelle a destra e a sinistra, alte come torri.  Ovunque scorrevaun latte di luce, nel quale l'equipaggio si immergeva beato.  Fabien, volgendosi, vide che il radiotelegrafista sorrideva.
«Va meglio!» gridò.
Ma la sua voce si perdeva nel rumore del volo; soltanto i sorrisi comunicavano. "Sono assolutamente pazzo" pensava Fabien; "sorrido mentre siamo perduti." 
Nondimeno mille braccia oscure l'avevano abbandonato. I suoi lacci erano stati slegati,  come quelli d'un prigioniero lasciato libero di camminare, per un po', tra i fiori.
"Troppo bello" pensò Fabien. Errava tra le stelle accumulate con la den-sità d'un tesoro, in un mondo nel quale nulla, all'infuori di lui, Fabien, e delsuo compagno, era vivo. Essi sono simili a quei ladri delle città favolose, murati entro la cameradel tesoro dalla quale non potranno più uscire. Ed errano,  in mezzo a quellagelida gioielleria notturna, infinitamente ricchi, ma condannati.



Et si vous le souhaitez 

lisez-le en entier!











jeudi 15 janvier 2015

JE SUIS CHARLIE















Attentats contre Charlie Hebdo : 

comment en parler aux enfants ?









SEMPÉ-GOSCINNY Les vacances du Petit Nicolas Chapitre 3 - Le boute-en-train











Nous on est en vacances dans un hôtel, et il y a la plage et la mer et c’est drôlement chouet­te, sauf aujourd’hui où il pleut et ce n’est pas rigolo, c’est vrai ça, à la fin. Ce qui est embê­tant, quand il pleut, c’est que les grands ne savent pas nous tenir et nous on est insuppor­tables et ça fait des histoires. J’ai des tas de copains à l’hôtel, il y a Blaise, et Fructueux, et Mamert, qu’il est bête celui-là! et Irénée, qui a un papa grand et fort, et Fabrice, et puis Côme. Ils sont chouettes, mais ils ne sont pas toujours très sages. Pendant le déjeuner, comme c’était mercredi il y avait des raviolis et des escalopes, sauf pour le papa et la maman de Côme qui prennent toujours des suppléments et qui ont eu des langoustines, moi j’ai dit que je voulais aller à la plage. «Tu vois bien qu’il pleut, m’a répondu papa, ne me casse pas les oreilles. Tu joueras dans l’hôtel avec tes petits camarades. » Moi, j’ai dit que je voulais bien jouer avec mes petits camarades, mais à la plage, alors papa m’a demandé si je voulais une fessée devant tout le monde et comme je ne voulais pas, je me suis mis à pleurer.
A la table de Fructueux, ça pleurait dur aussi et puis la maman de Blaise a dit au papa de Blaise que c’était une drôle d’idée qu’il avait eue de venir passer ses vacances dans un endroit où il pleuvait tout le temps et le papa de Blaise s’est mis à crier que ce n’était pas lui qui avait eu cette idée, que la dernière idée qu’il avait eue dans sa vie, c’était celle de se marier. Maman a dit à papa qu’il ne fallait pas faire pleurer le petit, papa a crié qu’on commençait à lui chauffer les oreilles et Irénée a fait tomber par terre sa crème renversée et son papa lui a donné une gifle. Il y avait un drôle de bruit dans la salle à manger et le patron de l’hôtel est venu, il a dit qu’on allait servir le café dans le salon, qu’il allait mettre des disques et qu’il avait entendu à la radio que demain il allait faire un soleil terrible.
Et dans le salon, M. Lanternau a dit : « Moi, je vais m’occuper des gosses ! » M. Lanternau est un monsieur très gentil, qui aime bien rigo­ler très fort et se faire ami avec tout le monde. II donne des tas de claques sur les épaules des gens et papa n’a pas tellement aimé ça, mais c’est parce qu’il avait un gros coup de soleil quand M. Lanternau lui a donné sa claque. Le soir où M. Lanternau s’est déguisé avec un rideau et un abat-jour, le patron de l’hôtel a expliqué à papa que M. Lanternau était un vrai boute-en-train. « Moi, il ne me fait pas rigoler », a répondu papa, et il est allé se coucher.
Mme Lanternau, qui est en vacances avec M. Lanternau, elle ne dit jamais rien, elle a l’air un peu fatiguée.
M. Lanternau s’est mis debout, il a levé un bras et il a crié :
— Les gosses! A mon commandement! Tous derrière moi en colonne par un ! Prêts? Direction la salle à manger, en avant, marche! Une deux, une deux, une deux! Et M. Lanter­nau est parti dans la salle à manger, d’où il est ressorti tout de suite, pas tellement content. Et alors, il a demandé, pourquoi ne m’avez-vous pas suivi ?
— Parce que nous, a dit Mamert (qu’il est bête, celui-là !), on veut aller jouer sur la plage.
Mais non, mais non, a dit M. Lanternau, il faut être fou pour vouloir aller se faire trem­per par la pluie sur la plage ! Venez avec moi, on va s’amuser bien mieux que sur la plage. Vous verrez, après, vous voudrez qu’il pleuve tout le temps! Et M. Lanternau s’est mis à faire des gros rires.
— On y va? j’ai demandé à Irénée.
— Bof, a répondu Irénée, et puis on y est allé avec les autres.
Dans la salle à manger, M. Lanternau a écarté les tables et les chaises et il a dit qu’on allait jouer à colin-maillard. «Qui s’y colle? »a demandé M. Lanternau et nous on lui a dit que c’était lui qui s’y collait, alors, il a dit bon et il a demandé qu’on lui bande les yeux avec un mouchoir et quand il a vu nos mouchoirs, il a préféré prendre le sien. Après ça, il a mis les bras devant lui et il criait : « Hou, je vous attrape ! Je vous attrape, houhou ! » et il faisait des tas de gros rires.
Moi, je suis terrible aux dames, c’est pour ça que ça m’a fait rigoler quand Blaise a dit qu’il pouvait battre n’importe qui aux dames, qu’il était champion. Blaise, ça ne lui a pas plu que je rigole et il m’a dit que puisque j’étais si malin, on allait voir, et nous sommes allés dans le salon pour demander le jeu de dames au patron de l’hôtel et les autres nous ont suivis pour savoir qui était le plus fort. Mais le patron de l’hôtel n’a pas voulu nous prêter les dames, il a dit que le jeu était pour les grandes personnes et qu’on allait lui perdre des pions. On était là tous à discuter, quand on a entendu une grosse voix derrière nous: « Ça vaut pas de sortir de la salle à manger ! » C’était M. Lanternau qui venait nous chercher et qui nous avait trouvés parce qu’il n’avait plus les yeux bandés. Il était tout rouge et sa voix tremblait un peu, comme celle de papa, la fois où il m’a vu en train de faire des bulles de savon avec sa nouvelle pipe.
Bien, a dit M. Lanternau, puisque vos parents sont partis faire la sieste, nous allons rester dans le salon et nous amuser gentiment. Je connais un jeu formidable, on prend tous du papier et un crayon, et moi je dis une lettre et il faut écrire cinq noms de pays, cinq noms d’animaux et cinq noms de villes. Celui qui perd, il aura un gage.
M. Lanternau est allé chercher du papier et des crayons et nous, nous sommes allés dans la salle à manger jouer à l’autobus avec les chaises. Quand M. Lanternau est venu nous chercher, je crois qu’il était un peu fâché. « Au salon, tous ! » il a dit.
— Nous allons commencer par la - lettre « A », a dit M. Lanternau. Au travail! et il s’est mis à écrire drôlement vite.
— La mine de mon crayon s’est cassée, c’est pas juste! a dit Fructueux et Fabrice a crié:
— M’sieu! Côme copie!
— C’est pas vrai, sale menteur! a répondu Côme et Fabrice lui a donné une gifle. Côme, il est resté un peu étonné et puis il a commencé à donner des coups de pied à Fabrice, et puis Fructueux a voulu prendre mon crayon juste quand j’allais écrire "Autriche" » et je lui ai donné un coup de poing sur le nez, alors Fructueux­ a fermé les yeux et il a donné des claques partout et Irénée en a reçu une et puis Mamert demandait en criant : « Eh, les gars ! Asnières, c’est un pays ? » On faisait tous un drôle de bruit et c’était chouette comme une récré, quand, bing! il y a un cendrier qui est tombé par terre. Alors le patron de l’hôtel est venu en courant, il s’est mis à crier et à nous gronder et nos papas et nos mamans sont venus dans le salon et ils se sont disputés avec nous et avec le patron de l’hôtel. M. Lanternau, lui, il était parti.
C’est Mme Lanternau qui l’a retrouvé le soir, à l’heure du dîner. Il paraît que M. Lan­ternau avait passé l’après-midi à se faire trem­per par la pluie, assis sur la plage.
Et c’est vrai que M. Lanternau est un drôle de boute-en-train, parce que papa, quand il l’a vu revenir à l’hôtel, il a tellement rigolé, qu’il n’a pas pu manger. Et pourtant, le mercredi soir, c’est de la soupe au poisson !



mardi 13 janvier 2015

Charles Baudelaire "Le Port"













Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie.  L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser.  Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté.  Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.

Charles Baudelaire, Le port,  

Le Spleen de Paris (pièce XLI), (1969)

commentaire composé




Les phares







MOULOUDJI : Faut vivre












Il y a peut-être 150 millions de galaxies
contenant chacune 120, 150 millions d´étoiles...
A des centaines de milliers d´années lumières...
Il y a des centaines d´autres galaxies
contenant encore des milliards d´étoiles...
Poussière dans un Sahara d´étoiles...





Malgré les grands yeux du néant
c´est pour mieux nous manger enfant
et les silences et les boucans...
faut vivre

bien qu´aveugles sur fond de nuit
entre les gouffres infinis
des milliards d´étoiles qui rient...
faut vivre...

malgré qu´on soit pas toujours beau
et que l´on ait plus ses seize ans
et sur l´espoir un chèque en blanc
faut vivre...

malgré le cœur qui perd le nord
au vent d´amour qui souffle encore
et qui parfois encore nous grise
faut vivre...

malgré qu´on ait pas de génie
n´est pas Rimbaud qui peut pardi
et qu´on se cherche un alibi
malgré tous nos morts en goguette
qui errent dans les rues de nos têtes
faut vivre...

malgré qu´on soit brave et salaud
qu´on est des complexes à gogo
et qu´on les aime c´est ça le pire
faut vivre...

malgré l´idéal du jeune temps
qui c´est usé au nerf du temps
et par d´autre repris en chantant
faut vivre...

malgré qu´en s´tournant vers l´passé
on est effrayé de s´avouer
qu´on a tout de même un peu changer
faut vivre...

malgré qu´on soit du même voyage
qu´on vive en fou, qu´on vive en sage
tout finira dans un naufrage
faut vivre...

malgré qu´au ciel de nos poitrines
en nous sentinelle endormie
dans un bruit d´usine gémit
le cœur aveugle qui funambule
sur le fil du présent qui fuit
faut vivre...

malgré qu´en nous un enfant mort
parfois si peu sourit encore
comme un vieux rêve qui agonise
faut vivre...

malgré qu´on soit dans l´engrenage
des notaires et des héritages
ou le cœur s´écœure et s´enlise
faut vivre...

malgré qu´on fasse de l´humour noir
sur l´amour qui nous en fera voir
jusqu´à ce qu´il nous dise au revoir
faut vivre...

malgré qu´à tous les horizons
comme un point d´interrogation
la mort nous regarde d´un œil ivre
faut vivre...

malgré tous nos serments d´amour
tous nos mensonges jour après jour
et bien que l´on ait qu´une vie
une seule pour l´éternité
malgré qu´on la sache ratée....

Faut vivre...











dimanche 11 janvier 2015

Marcel Proust "Longtemps, je me suis couché de bonne heure ..."











Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le jour – date pour moi d'une ère nouvelle – où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l'espace, et au moment d'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et quand je m'éveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j'étais ; j'avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal ; j'étais plus dénué que l'homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habités et où j'aurais pu être – venait à moi comme un secours d'en haut pour me tirer du néant d'où je n'aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l'image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j'étais, tout tournait autour de moi dans l'obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d'après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu'autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, – mon corps, – se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l'existence d'un couloir, avec la pensée que j'avais en m'y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais : « Tiens, j'ai fini par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j'étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d'un passé que mon esprit n'aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d'urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu'en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l'heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j'étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J'aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d'endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c'était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C'est un autre genre de vie qu'on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu'à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m'habiller pour le dîner, de loin je l'aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n'isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j'avais revu tantôt l'une, tantôt l'autre, des chambres que j'avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d'hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu'on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu'on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s'y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu'on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l'hirondelle de mer qui a son nid au fond d'un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d'impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d'été où l'on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr'ouverts, jette jusqu'au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d'un rayon – ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n'y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s'écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d'acajou, où, dès la première seconde, j'avais été intoxiqué moralement par l'odeur inconnue du vétiver, convaincu de l'hostilité des rideaux violets et de l'insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n'eusse pas été là ; – où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n'y était pas prévu ; – où ma pensée, s'efforçant pendant des heures de se disloquer, de s'étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j'étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l'oreille anxieuse, la narine rétive, le coeur battant ; jusqu'à ce que l'habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l'odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. L'habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l'habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j'étais bien éveillé maintenant : mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m'avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l'obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j'avais beau savoir que je n'étais pas dans les demeures dont l'ignorance du réveil m'avait en un instant sinon présenté l'image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d'autrefois, à Combray chez ma grand'tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce que j'avais vu d'elles, ce qu'on m'en avait raconté.