mardi 24 mars 2015

Marcel Proust : "Sur la lecture"









Fragonard "La liseuse"



Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons
 si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans 
les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. 
Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que 
nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : 
le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le
 plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui 
nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de 
place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter 
et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher,
tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de 
force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu
rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir,
tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose 
que l’importunité,  elle en gravait au contraire en nous un 
souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre 
jugement actuel que ce  que nous lisions alors avec amour)
que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces 
livres d’autrefois, ce n’est  plus que comme les seuls 
calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et
 avec l’espoir de voir reflétés sur leurs  pages les demeures
 et les étangs qui n’existent plus.
Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au 
temps des vacances, qu’on allait cacher successivement
 dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez 
paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile.
 Le matin, en rentrant  du parc, quand tout le monde était 
parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à 
manger, où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que  la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très 
respectueux de la lecture, que les assiettes peintes 
accrochées au mur, le calendrier dont la feuille
de la veille  avait été fraîchement arrachée, la pendule 
et le feu  qui parlent sans demander qu’on leur réponde 
et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, 
comme les paroles des hommes, en substituer un différent 
à celui des mots que  vous lisez.





Renoir " La lectrice"



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1 commentaire:

  1. Moi aussi je pense que la lecture est vraiment indispensable ou plutôt vitale!
    Quand je suis en train de lire un livre intéressant il n'ya rien qui puisse me distraire!
    Michele

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